L'horreur du manoir

En écrivant ces mots, je tiens d’abord à signifier au lecteur que je ne suis pas atteint d’une quelconque maladie mentale, si ce n’est comme me l’a dit mon médecin d’une imagination trop développée conjuguée à un certain surmenage. Mon travail de correspondant pour le journal le Phare m’amène souvent à côtoyer des gens étranges, mais pas au point de Francis Mateatec, docteur en médecine et fervent lecteur d’ouvrages obscurs. Ceci, je m’en rendis compte lors de ma première visite à son domicile. Cette entrevue avait été nécessaire afin de conclure les recherches concernant mon article sur les progrès de la médecine en matière de génétique. En effet, le Dr Mateatec était reconnu comme un des plus grands spécialistes français dans ce domaine. Ses longues années d’étude l’avaient amené à publier nombre d’articles, et une thèse tout à fait étrange sur les possibilités de croisements génétiques entre espèces radicalement différentes, ne serait-ce que de part leur nombre de chromosomes. Ayant enfin obtenu un rendez-vous chez cet homme qui s’était retiré de l’actualité de la recherche depuis quelques années, je me rendis à son domicile un samedi en début de soirée. Sa somptueuse et néanmoins discrète demeure était située en bordure de mer, dans une région de la Bretagne où les vagues fouettent les falaises à pic. À mon arrivée, un domestique à l’air peu engageant me conduisit dans le sombre et humide manoir.

« Le Dr Mateatec vous attend dans la bibliothèque », me dit-il en désignant l’aile ouest.

Je le remerciais et m’engageais dans un couloir étroit et obscur. Au fond de ce couloir, une porte entrouverte d’où me parvint une lumière verdâtre qui en ce lieu paraissait irréelle. La bibliothèque semblait imprégnée d’une étrange atmosphère intemporelle, rendue en partie par de vieux livres poussiéreux et de somptueux fauteuils club en épais cuir havane. Le docteur m’accueillit chaleureusement bien que sa poignée de main fut aussi agréable que de serrer un poisson mort.

« Un cigare ? — Je vous remercie, mais je ne fume plus. — Le cigare ne sert pas qu’à fumer, c’est l’instrument d’un art de vivre, une détente, paradoxalement, c’est comme s’évader d’un monde étouffant. »

Je n’insistais pas, imaginant sa réaction si je lui avais dit que je suivais actuellement un régime amaigrissant à base de légumes bouillis. Il s’humecta les lèvres en se saisissant d’un Cohiba qu’il coupa avec soin puis qu’il alluma. Après quelques instants de silence religieux, quelques volutes de fumée bleue s’échappèrent de sa bouche.

« Que me vaut donc votre visite, jeune homme ? — Eh bien, j’écris actuellement un article sur les OGM pour Le Phare et je crois savoir que vous êtes un des plus éminents spécialistes de génétique. J’aurais voulu connaître à ce titre votre avis sur les modifications apportées au patrimoine génétique d’espèces végétales comme le maïs, et si vous pensez que celles-ci peuvent se transmettre d’une façon ou d’une autre à l’Homme. »

Alors que le docteur se mit à sourire à cette question, je pus sentir une désagréable odeur de poisson dans la pièce. Mais je fus tiré de cette réflexion par le regard incisif de mon interlocuteur.

« Qu’est-ce qui vous fait croire qu’un génome peu en contaminer un autre ? — Eh bien, je suppose que lors des divisions des cellules, celles qui auront été formées à partir de protéines modifiées pourront se diviser à nouveau et donner naissance à des cellules qui correspondront de plus en plus au fil des générations à la cellule de maïs originale. »

Il partit d’un rire saccadé.

« Et quand vous mangez des pommes de terre, vous vous transformez petit à petit en tubercule ? — Non, mais là, c’est différent, le génome initial a été modifié. — Ce n’est pas aussi simple. Venez avec moi. »

Il se leva, posa son cigare avec grand soin dans le cendrier et se dirigea d’un pas lent vers les rayonnages croulant sous le poids des vieux volumes. II chercha quelques instants un titre et me le tendit ouvert à une page. La cote mentionnait De Vermis Mysteriis par un certain Ludvig Prinn. Le manuscrit semblait fort vieux au jugé de l’écriture gothique serrée et de part l’état désastreux des pages qui ressemblaient à de vieux parchemins jaunis et racornis.

« Cet ouvrage se transmet dans ma famille depuis de nombreuses générations. »

Ça je voulais bien le croire. Il me désigna du doigt un passage en latin qui faisait allusion à des modifications irréversibles d’un être vivant sur lequel on aurait procédé à des greffes provenant d’un autre organisme, et ce moyennant une certaine incantation sacrificielle à Nyarlathothep, le dieu aux mille visages, maître du chaos. Rien de bien engageant. L’idée d’un sacrifice et de tous ces rituels d’un autre âge me mis un temps mal à l’aise, aussi je décidais de revenir à un sujet plus scientifique et rationnel. Au moment où je voulais poursuivre mon entretien et aller me rasseoir dans un des confortables fauteuils, il me saisit le poignet de sa main froide et me fixa de ses yeux troublés par la cataracte. Ce regard et ce contact me saisirent d’horreur et je tentais de me dérober à son emprise.

« Ne vous défilez pas. Si vous êtes venu ici, c’était pour savoir. Maintenant vous savez. Les OGM ne sont rien en comparaison du pouvoir des Grands Anciens. Ils reviendront un jour sur la Terre et reprendront ce qui leur appartient. »

Alors qu’il parlait, son haleine que j’avais d’abord cru chargée par le cigare empestait maintenant le poisson pourri. Je me démenais de plus belle et finis par m’évanouir de panique conjuguée à cette atmosphère de plus en plus oppressante.

Je me réveillais le lendemain dans une chambre inconnue, le front en sueur et encore saisi par le cauchemar que j’avais fait. Il y était question d’un homme qui se déplaçait avec lenteur autour d’un autel de pierre qui comportait des bas-reliefs figurant des monstres, dont un particulièrement imposant à la tête de poulpe et aux courtes ailes de chauve-souris. Il tenait à la main un couteau d’or à l’aspect étrange. Sa lame était légèrement incurvée ce qui lui permettait certainement à la manière d’un scalpel de découper avec précision certains organes. Lorsque je perçus ce qu’il faisait de cet instrument, j’eus un haut-le-cœur. Il décrivit un long arc qui s’acheva dans la poitrine d’un nourrisson qui ne semblait pas se rendre compte de ce qui lui arrivait. Le sang se mit à s’écouler de la plaie par gorgées, au rythme du cœur de l’enfant. Le maître de cérémonie se saisit de sa victime et s’efforça de recueillir le précieux liquide rouge dans une coupe incrustée de pierres aux couleurs inhabituelles. Puis il commença une litanie dans un langage inconnu d’une voix gutturale. Je ne pourrais la retranscrire ici avec suffisamment de fidélité, tant j’étais troublé par ce qui se passait autour de moi. Au terme de son incantation, le personnage de haute stature s’approcha de moi et me toucha le bras. Dans mon rêve, je me souviens de ce contact comme étant incroyablement proche de la sensation que j’avais éprouvée en serrant la main du docteur Mateatec. Je vis à cet instant que la manche relevée du prêtre révélait une portion de peau squameuse, comme celle d’un poisson fraîchement sorti de l’eau. L’odeur de poisson de la pièce était plus forte au contact de cet homme. Je remarquais aussi lorsqu’il me tourna le dos pour retourner à l’autel que derrière chacune de ses oreilles atrophiées semblait s’ouvrir à intervalles réguliers des ouvertures rougeoyantes, comme s’il eut s’agit d’ouies. Sa toge semblait également étrangement bosselée le long de sa colonne vertébrale. Puis plus rien, le vide dans mon esprit.

Tout ce rêve me parût à mon réveil totalement absurde, et pourtant si réel. Je me levais et constituais un frugal petit déjeuner des fruits et céréales déposés sur une table, après quoi je m’habillais rapidement. Le journal du matin était plein de ces nouvelles propres aux petits bourgs, les potins du dimanche que les ménagères amplifient au détour d’une conversation. Je sortis dans le couloir et descendis l’escalier monumental pour me retrouver dans le hall du manoir du Docteur. Le domestique surgit de nulle part et me demanda si la nuit avait été bonne. Intrigué et ne sachant que dire, j’acquiesçais de la tête et m’enquis de nouvelles du maître des lieux.

« Le Docteur est parti pour un long voyage mais il souhaite que vous profitiez de ce manoir tant qu’il vous plaira. Je suis également à votre entière disposition tant que vous resterez ici. — Merci mais je ne pense pas rester bien longtemps. Mon travail m’attend. — Comme il vous plaira. — Quelle heure peut-il bien être ? — A peine quatorze heure. — J’ai dormi combien de temps? — Une douzaine d’heures. — Mais c’est impossible, je me souviens m’être évanoui en début de soirée, suite à mon entretien avec le Docteur ! A moins que… Oh mon Dieu! — Monsieur ne va pas bien? — Euh… Si, si. Je vais faire un tour à la bibliothèque, ne me dérangez pas. »

Tout allait trop vite dans mon esprit et pourtant je trouvais le moyen de maîtriser mes sentiments et aller d’un pas que j’espérais être le plus calme possible vers la porte du fond du couloir. La bibliothèque était toujours baignée de cette étrange atmosphère renforcée par les lampes de lecture qui dégageaient un halo lumineux verdâtre. Je parcourais rapidement les titres des ouvrages qui s’entassaient sur les étagères. La plupart traitaient de médecine et de voyages dans des pays étranges, essentiellement du Moyen-Orient. Certains volumes traitaient d’égyptologie et d’archéologie, mais ce qui m’intrigua le plus fut une rangée de livres aux titres obscurs. Le fameux De Vermis Mysteriis, mais aussi un certain Necronomicon par Abdul Alhazred, et une traduction assez récente de Je suis d’ailleurs d’un auteur bien connu : Howard Philips Lovecraft. Tous ces ouvrages semblaient traiter de démonologie, de métempsycose, du retour programmé des Grands Anciens et de cultes abominables associés. Cette lecture me tourmenta quelque peu, mais je parvins à me souvenir de mon but premier : rechercher ce qui pourrait, dans cette demeure, se rapprocher de mon rêve. Je déambulais dans la pièce quand j’aperçus parmi des recueils poussiéreux un ouvrage qui paraissait l’être moins que les autres. Je m’en saisis et à ma plus grande stupeur un pan de la bibliothèque pivota laissant place à un couloir mal éclairé qui descendait en pente douce. Je suivis ce passage jusqu’à un escalier en colimaçon qui semblait taillé dans la falaise même. Après quelque cent soixante marches, soit une vingtaine de mètres sous le niveau du sol, l’escalier débouchait sur une pièce aux formes étranges. Je ne peux pas définir exactement les proportions ou les angles impossibles qui constituaient cette pièce. L’éclairage était assuré par des mousses phosphorescentes et l’humidité de l’air était importante. Je m’aavançais prudemment dans la pièce et je vis enfin ce que je cherchais sans vouloir y croire. Un bloc de pierre couvert de bas reliefs. Le sommet était recouvert d’un drap blanc immaculé. Lorsque je soulevais ce drap, l’horreur pris possession de mon esprit. Je ne me rappelle pas avoir hurlé aussi fort de ma vie ni m’être pris la tête à deux mains pour me la protéger d’un hypothétique mauvais esprit. Je suis quelqu’un de rationnel, je ne crois pas aux sorcières ni aux démons, et pourtant je crois que ce dimanche restera gravé dans ma mémoire jusqu’à ma mort. Sous le drap, la pierre comportait une grande tache brune, comme si du sang avait séché à cet endroit. Je le relâchais immédiatement en me souvenant de mon rêve et je me dirigeais d’un pas mal assuré vers la seconde issue de la pièce. Celle-ci débouchait sur une grotte naturelle abritant un petit lac de retenue. Lorsque je m’approchais de l’eau, je remarquais une forme obscure qui se déplaçait sous la surface. Elle ressemblait à un poisson de taille humaine, avec deux jambes et deux bras. C’en était trop. Je me mis à courir les yeux fermés dans toutes les directions, me heurtant aux murs et en cherchant la sortie de cet enfer. Je débouchais enfin sur un escalier qui descendait encore plus profond dans les entrailles de la terre. Je l’empruntais sans penser aux conséquences. Après une minute ou deux de course infernale, j’aboutis dans une grotte qui communiquait avec la mer. La marée était basse et je pus sans encombre sortir à l’air libre par un petit boyau qui ne fit que renforcer ma claustrophobie.

Les années sont passées depuis ce week-end dément, mais je ne peux pas trouver une nuit de sommeil sans faire et refaire ce rêve affreux dans lequel je revois cet homme-poisson qui abat son couteau sur l’enfant pour en faire jaillir le sang. La police dépêchée sur place n’a bien entendu jamais retrouvé le souterrain débouchant sur la mer, ni l’accès secret dans la bibliothèque. Je n’ai jamais revu le Dr Mateate, mais il me semble que cette forme que j’ai vue dans mon exploration des sous-sols du manoir n’était autre que l’aboutissement de la mutation de son propre corps en poisson, suite aux rites monstrueux dont j’ai été témoin cette nuit-là.