Les cactus zombies

Cette histoire pourra vous paraitre étrange mais je l’ai réellement vécue.

Commençons par les présentations : je m’appelle Arnaud Trudeau, j’ai 47 ans et je suis séparé de la mère de mes filles, Julie et Pauline. J’ai toujours aimé vivre entouré de plantes, aussi je leur réserve une bonne place dans mon appartement de Meudon-La-Forêt. Malgré la grisaille francilienne, elles s’épanouissent sur mon balcon terrasse. Mon intérieur n’a rien de bien spécial, c’est un trois pièces au quatrième et avant dernier étage d’une petite résidence de standing. Nous partageons avec les copropriétaires un jardinet, un petit bassin et une allée de graviers dans laquelle les mauvaises herbes tentent régulièrement des incursions qui sont rapidement détectées et neutralisées par un gardien / jardinier / homme à tout faire. C’est un vieux garçon pas commode qui a un regard aiguisé. Je n’oublie jamais de lui glisser un petit billet pour les fêtes, de peur qu’il ne me prenne en grippe. Je ne suis pas un fin cuisinier ni expert en poussières. Je prépare toujours la visite de mes filles par un grand ménage. Peut être que la poussière s’entassera tristement le jour où elles oublieront leur vieux père.

Je suis responsable administratif et financier, un comptable qui a réussi. Non pas que ce soit une voie choisie mais j’ai toujours eu des facilités avec les chiffres, une certaine compréhension des bilans. J’ai été embauché comme apprenti comptable en 1990 chez “Fischer et fils”, une petite société d’import de crustacés. On y propose tout ce qui a une carapace et qui vit sous le niveau de la mer. Les stars de nos ventes sont les crabes royaux des eaux glacées, les homards bleus de Bretagne ou leurs cousins américains, et bien sûr les tourteaux que vous retrouvez chez votre poissonnier de quartier. Il ne faut pas croire mais la plupart passent par des grossistes qui se fournissent eux même chez des importateurs spécialisés comme Fischer et fils. Après tout vous avez bien conscience que votre poissonnier ne va pas à la pêche le matin, non ?

Quand le vieux Martin Fischer m’a embauché, la société traitait principalement avec des pêcheurs bretons plus quelques normands. Son fils était encore au collège, il passait de temps en temps après les cours quand il n’y avait pas d’autre solution de garde. Comme les locaux de la direction n’étaient pas bien grands, il commençait ses devoirs sur le bureau en face du mien. Le chiffre d’affaire n’a jamais été impressionnant, j’étais le seul comptable avec Andrée qui m’avait prise sous son aile quelques années avant sa retraite. L’affaire ronronnait jusqu’à la fameuse crise de 2008.

Cette année là, la Bourse s’est effondrée suite à l’explosion d’une bulle spéculative. C’est assez sidérant comme bon nombre de gens peuvent être crédules sur les placements financiers. Partout autour de nous les entreprises d’import-export mettaient la clé sous la porte faute de clients, de transporteurs et de fournisseurs. La paralysie semblait gagner du terrain, même quelques établissements sérieux justifiant de plusieurs générations d’existence étaient contraints de licencier du personnel faute d’activité suffisante. C’est cette année là que Théophile Fischer, fils du propriétaire, eut sa plus brillante idée.

Depuis quelques temps déjà nous avions remarqué que le marché s’était ouvert à des saveurs plus exotiques que les tourteaux et araignées bretons. Les clients avaient découvert ce que le monde pouvait leur offrir et ils y avaient pris goût. Ce renouvèlement de la demande ne pouvait que s’accompagner d’une évolution de l’offre, or nous n’avions à l’époque pas de fournisseur régulier capable de satisfaire le marché. Les pêcheries étrangères, notamment nord américaines, capables de fournir des homards ou des crabes royaux, ne traitaient avec l’Europe qu’à prix d’or. De plus elles n’étaient pas structurées et il était très difficile de se faire une place au milieu des centaines, des milliers d’autres importateurs. Théophile persuada son père que cette situation, conjuguée au contexte économique, était une opportunité de mettre le pied sur le continent américain. Le plan était relativement simple : trouver une pêcherie américaine, si possible en difficulté financière, que nous pourrions racheter pour une somme modique. La trésorerie solide de Fischer et fils nous permettrait sans problème de couvrir une bonne partie de l’investissement et de convaincre les partenaires financiers. J’avoue que cette idée ne m’était pas apparue si excellente mais le vieux Fischer prit le pari de faire confiance à son fils et lui confia sa concrétisation. Quelques mois plus tard, Théophile avait déniché ce qui semblait être le candidat idéal. En tant que directeur financier depuis 2005, je devais accompagner le directeur pour la signature de la transaction. En route pour Miami.

Ma situation personnelle était un peu compliquée à l’époque : je venais de me séparer de Catherine qui vivait désormais chez son collègue Richard après plusieurs mois de rencontres dans la clandestinité. Elle m’avait annoncé ça en plein milieu d’un repas alors que les filles étaient parties à une soirée pyjama chez une de leurs amies. Le lendemain elle faisait ses valises et une grosse berline allemande vint la chercher après le petit déjeuner, me laissant abasourdi. J’ai toujours été un peu naïf mais pas au point, j’imaginais, de ne pas voir l’évidence d’une situation qui m’avait échappé des mois plus tôt. Lourde erreur que je payais désormais à coup de verres de whisky qui ne m’aidaient pas forcément à y voir plus clair. L’annonce de ce voyage d’affaire tombait donc à point nommé pour m’empêcher de sombrer au mieux dans la dépression, au pire dans la dépression et l’alcool.

Je fis donc mes valises l’esprit toujours embrumé par des vagues éthyliques autant que dépressives, ce qui me valu quelques surprises lorsque je découvris le climat de Floride. Passée la première journée dans un costume en laine, chemise en coton épais et mocassins, je compris vite que je devais faire les boutiques. Je pense que Mr Fischer m’a toujours apprécié aussi m’épargna-t-il des remarques sarcastiques sur ma tenue, quand lui adoptait une chemisette et un pantalon en lin, parfaitement raccord avec la tenue très décontractée de Larry Vega, le patron de la pêcherie que nous venions acheter. Dès la fin de la réunion, je m’excusais auprès de Mr Vega qui comprit vite la situation et rit de bon cœur. Il m’indiqua quelques adresses dans le centre de Miami, à une vingtaine de minutes à peine en taxi. Je m’éclipsais donc en leur donnant rendez-vous le soir même pour un repas sur le port.

Peut-être que Mme O’Brien, ma professeure d’anglais du collège avait raison : je ne serais jamais bilingue. A peine monté dans le taxi je peinais à donner les indications au chauffeur qui lui même semblait assez mal comprendre l’anglais. Peut être était-il cubain, antillais ou latino, je n’aurais pas su me prononcer, mais il avait un très fort accent, roulait exagérément les R et sa voiture était remplie de bondieuseries : un chapelet au rétroviseur, une petite vierge en plastique sur le tableau de bord sans oublier une icône de toute évidence made in China sur la boite à gants entourée de petite lumières clignotantes. La chaleur aidant je me contentait de son sourire pour m’indiquer qu’il avait compris et me laissait aller en arrière dans la banquette.

Les rues défilaient : d’abord clairsemées à mesure qu’on quittait la zone portuaire, plus denses aux abords du centre ville et curieusement à nouveau moins denses. Je demandais au chauffeur s’il avait bien compris mes indications et il fit signe que oui. Encore quelques rues et il s’arrêta à un carrefour en m’indiquant le panneau : NW 50th Street. Je ne compris que bien plus tard que Mr Vega m’avait bien indiqué la 50ème rue, mais Sud et pas Nord. Quand on n’a jamais posé le pied aux États-Unis on ne peut pas imaginer qu’une ville donne des numéros de rue en double.

Je remerciais donc le chauffeur et débarquais dans un quartier visiblement antillais ou haïtien. Les façades étaient très colorées, vives, les boutiques peu nombreuses mais accueillantes. Je déambulais en suivant l’artère principale à la recherche des enseignes que m’avait indiquées Mr Vega, sans succès. Après cinq interminables minutes de marche sous un soleil écrasant, je m’arrêtais à une échoppe pour trouver que quoi me rafraichir. Quelques instants pour que mes yeux s’habituent à l’obscurité du lieu. Ce que j’avais pris pour une épicerie était plutôt un magasin de décorations ethniques assez étranges. Des statuettes, des plumes, des crânes d’oiseaux, des breloques en tout genre, tout ça dans une atmosphère capiteuse d’encens. Dans un coin des plantes de toutes formes et tailles. La chaleur étouffante conjuguée aux volutes bleues parfumées me fit perdre l’équilibre. Un voile noir passa devant mes yeux. Quelques instants plus tard je me retrouvais assis sur une chaise en plastique avec le vendeur devant moi qui me demandais si je me sentais bien.

Je ne saurais trop dire si je suis resté longtemps dans cette boutique, ni combien de fois j’ai perdu connaissance mais il a fallu un certain temps pour que le propriétaire des lieux ait la présence d’esprit de m’apporter une bouteille d’eau. Lors de mes instants de lucidité je tentais de me raccrocher à des points de repère pour fixer mon regard. Je parcourus ainsi la boutique à la recherche d’un élément familier, rassurant, apaisant. Naturellement je m’orientais vers les plantes qui me rappelaient mon appartement. Ce que je vis me sembla un bien étrange rêve mais je pourrais jurer de son existence. Dans le coin réservé aux plantes, un vieil homme portant un collier de perles blanches, à moins que ce ne soient des osselets, semblait parler à des cactus. Il n’y avait personne d’autre dans ce coin de la boutique, pourtant le plus lumineux, il ne pouvait donc parler qu’aux plantes. Mais ce qui m’effraya le plus, et qui me fit à nouveau défaillir, c’est que les cactus répondirent au vieil homme d’une voix lugubre puis se déplacèrent de quelques centimètres. Je laissais échapper une exclamation qui fit se retourner l’homme dans ma direction. Aussitôt il aboya ce qui semblait un ordre et les cactus s’immobilisèrent.

Je suis parfaitement cartésien, je ne crois pas plus que vous aux plantes qui se déplacent seules, mais cette scène est encore très vivace dans mon esprit, près de dix ans plus tard. Le tenancier me tendit une bouteille d’eau que je vidais goulument. Quelques instants plus tard je me relevais, laissais un petit billet pour l’eau et sortais de la boutique, livide. Je pris le premier taxi en demandant le centre ville. Fort heureusement je trouvais quelques vêtements plus légers pour les jours suivants. La transaction entre messieurs Fischer et Vega fut conclue en fin de semaine et scellée par un excellent diner dans une petite gargote qui servait de copieux plats de homard. Je retournais à l’hôtel après cette soirée bien arrosée pour une nuit sans rêve.

Le lendemain, je décidais de retourner dans cette étrange boutique avant de prendre l’avion du retour. Mes indications toujours aussi compréhensibles en anglais ne me permirent pas de la retrouver aussi je m’arrêtais au hasard près d’une autre lui ressemblant. Là aussi des grigris de toute sorte et quelques plantes. Je décidais d’acheter en souvenir un petit cactus, un fort bel echinopsis oxygona en forme de boule avec de belles fleurs rose pâle. J’ai toujours ce cactus sur mon balcon terrasse, bien exposé. Il a perdu ses fleurs mais n’en reste pas moins en pleine forme. Une chose m’inquiète tout de même parfois. Certains weekends où mes filles viennent dormir dans mon appartement, je retrouve ce cactus systématiquement sur la table basse du salon au matin. Et j’ai beau leur demander, elles me jurent qu’elles ne jouent pas avec mes plantes.