Plic, ploc, une goutte, puis deux, une averse, un orage, je quitte le confort douillet du nuage pour m’écraser violemment sur quelque chose de dur et froid. Quelques instants d’hébétude plus tard, je glisse lentement sur ce qui semble être une pierre. Je me mêle aux minéraux, m’enrichis de leur présence. Le contact est froid et lisse. Une brise me pousse, je dévale la pente de la roche pour atteindre la terre. Quelle délicieuse sensation, un cocon de douceur, tiède en comparaison de la froide pierre. Je me glisse dans l’humus, courre entre les feuilles, croise des insectes qui vivent blottis au creux d’une souche. Je ne sais encore trop où aller, le hasard me guide. Je teste des chemins, découvre les possibilités qui me sont offertes.
Après être passée par des tunnels et des capillaires, je retrouve des congénères. Nous nous mélangeons, échangeons nos humeurs, partageons un grain de sable arraché à la terre, puis nous continuons notre glissant chemin. D’autres viennent renforcer nos rangs, je me sens plus grande et plus forte comme si j’étais nous, comme si elles étaient moi. Je grossis, il m’est plus difficile de me faufiler sous terre alors je ruissèle à sa surface. D’abord hésitante, je serpente, puis trace un sillon en charriant graviers et brins d’herbe.
Je glisse désormais dans un lit bien établi, je suis l’exemple de mes ainés, entre dans leur sillage. Mais que se passe-t-il ? Tout s’accélère ! De tranquille ruisseau nous bondissons maintenant entre les rochers, jaillissons, cascadons joyeusement. C’est grisant ! Je joue avec le relief, courre, rebondis et finis en bouillonnement dans une cascade. La séance de jeu touche à sa fin, je retrouve le calme d’une petite rivière. Le lit se fait plus profond, et je le partage désormais avec des poissons. Sur mes flancs de petits hommes se prélassent ou pêchent. Une petite embarcation me chatouille en glissant paresseusement. Je me faufile entre les racines d’un arbre pour me cacher et surgis de l’autre côté. Les oiseaux viennent me susurrer des chants et je les remercie en nettoyant leurs plumes.
J’ai appris de mes expériences, je me sens plus mûr, prêt à affronter la plaine. Au détour de la vallée, je rencontre un autre cours. Nous progressons tour à tour proche puis plus lointain, hésitons sur le chemin à suivre. Enfin nous nous rapprochons et fusionnons. Je me sens entier d’avoir trouvé ma moitié. Nous bâtissons des projets d’avenir, rions et pleurons ensemble.
Le cours tranquille est désormais dérangé par la présence de machines et de péniches. Je dois faire des efforts pour les pousser. On me contraint à passer par d’étroits boyaux dont je ressors en colère. On me ponctionne pour alimenter des usines, pour être bu, pour laver, rincer. La ville approche et le phénomène s’intensifie. Des parties de moi me reviennent souillée, grasses, nauséabondes. Je tousse. Des objets flottent à ma surface au milieu des branches que j’étais déjà habitué à transporter. On m’arrache ma moitié à l’approche d’une dérivation. Je gronde mais rien n’y fait. Le flot d’immondices continue et je poursuis ma course, désabusé.
La ville est derrière moi. Je retrouve ma moitié qui a elle aussi souffert. Nous poursuivons notre chemin ensemble. Nos eaux autrefois pures et fraiches sont désormais grasses, paresseuses et embourbées, comme vieillies. Je suis las. Je n’ai plus la force. Je ne peux remonter mon cours qu’à travers mes souvenirs. Encore quelques lieues et je sais que je serais au bout de mon voyage. La côte approche comme une fin que j’attends. Elle me délivre dans une immensité que j’accueille résigné. Je me dilue, m’éteins dans un océan sans identité. J’y déverse mes restes et m’assoupis, enfin.