Le choix d’une vie

bip bip… bip bip…

Christian écrasa sa main sur la table de nuit à la recherche de son téléphone. Avec une certaine maladresse il finit par sentir le doux contact de l’aluminium poli et put enfin glisser son index sur la surface du téléphone. Le son strident qui résonnait dans son loft parisien s’arrêta immédiatement. Il se tourna sur le dos, ouvrit les yeux et continua de tâtonner machinalement la tête de lit en quête du panneau de commande des stores. Lorsqu’il le pressa ce ne fût hélas pas un flot de lumière qui entra par l’immense baie vitrée mais un paysage gris, humide, automnal qui s’offrit à son regard. La pluie s’abattait sur Paris depuis plusieurs semaines, à tel point qu’il finissait par se demander s’il avait vraiment existé une époque où les rayons du soleil perçaient la chape de plomb des nuages. Christian prit quelques instants pour savourer ce qui serait certainement le seul répit qu’il aurait lors d’une nouvelle journée au service des marchés. Il faisait partie de ceux qui gagnent leur premier million avant la trentaine sans nécessairement profiter de tout ce que cette fortune pourrait leur apporter. « Tu perds ta vie à la gagner » lui avait dit son épouse, désormais partie au bras d’un milliardaire. Oui, elle avait peut-être raison, mais ce qu’elle n’avait alors pas compris c’est qu’il ne se sentait jamais aussi vivant que lorsqu’il avait le monde de la finance à ses pieds. Il eut une violente migraine. Hubert de Genas, président de la banque d’affaires Médicis avait tenu à ce qu’il l’accompagne dans une folle soirée avec de richissimes clients italiens qu’il convenait de traiter avec tous les égards. Aucun détail n’avait été laissé au hasard malgré les lieux très discrets qu’ils avaient fréquentés, mais c’est surtout la quantité qui avait fini par avoir raison de lui : mets d’exception, crus à plusieurs dizaines de milliers d’euros, spiritueux pré-révolutionnaires, sans oublier l’interminable cocktail et son cortège de champagnes. Christian ouvrit les placards de sa cuisine à la recherche d’un comprimé qui pourrait dissiper les dernières vapeurs d’alcool qui embrumaient son cerveau. Il avala ce qu’il trouva et regarda sa montre. Il devait accélérer s’il voulait être à l’heure à son premier rendez-vous de la journée. Il prit une douche suffisamment longue et fraiche pour le réveiller. Il enfila un costume ajusté par son tailleur. Il prit un café bien serré. Il était sur pieds.

Dans son vaste bureau, au trente-deuxième étage de la tour Médicis, Hubert de Genas profitait de la vue imprenable sur le parvis de La Défense sur lequel s’agitaient les plus matinaux de la masse laborieuse, soucieux de préserver leurs costumes bon marché d’une nouvelle journée de pluie. En même temps que son café il savourait la toute puissance qu’il avait acquise de son prédécesseur une vingtaine d’années plus tôt. Il ne faisait que rarement preuve d’autant de contentement mais cette journée était particulière. Il était entré dans un âge où l’on songe à transmettre, où malgré une excellente condition physique le poids des années était de plus en plus oppressant, où l’idée d’une retraite dorée faisait son chemin. Depuis quelques mois il prenait du recul sur sa carrière, avec cette fierté que procure un poste à forte responsabilités, mais également emprunt d’un brin de nostalgie. Il avait lui-même été intronisé auprès du Conseil bien des années plus tôt après avoir été longuement formé, préparé, façonné aux canons de cette institution si particulière.

La banque Médicis n’était pas une banque d’affaires comme il en existe tant d’autres. Ses racines plongeaient au cœur de la Renaissance italienne et puisaient leur force de la richesse d’une famille qui lui avait donné plus que son nom. À l’apogée de Florence, Jean, fils de Laurent le magnifique, profita de l’unique combinaison de la renommée de son père et de la fortune de sa mère pour financer des projets audacieux contre des profits confortables. Quelques années durant il fit ainsi fructifier son patrimoine, mais il fut rapidement gagné par une avarice sans bornes, à tel point que sa puissante famille le fit disparaitre aux yeux de la société. La banque nouvellement créée fut effacée des registres mais poursuivit discrètement son activité dans la clandestinité. Elle se faisait mécène des plus inavouables entreprises, finançait des activités de déstabilisation politique, et avec les années fut de tous les commerces pourvu que le gain soit substantiel. Alors que les établissements bancaires peinaient à s’imposer dans une société aux fortes valeurs religieuses, la banque Médicis connaissait un essor sans précédent tout en restant réservée aux cercles initiés. Malgré cette relative discrétion, la papauté finit par juger ses activités comme diaboliques et publia un décret menaçant d’excommunier toute personne qui recourrait à ses services. La rumeur d’une rivalité bancaire entre les puissants établissements du Vatican et la banque Médicis fut couverte par de sombres histoires de sorcellerie, de pacte diabolique, et de créatures maléfiques. L’établissement disparut complètement pendant plusieurs siècles. À l’aube de la Grande Guerre, il finit par ressurgir pour financer les puissants industriels à travers toute l’Europe. Mais c’est après le conflit qu’il retrouva sa puissance perdue. Il avait alors l’oreille attentive des puissants qui bénéficiaient de ses appuis aussi bien financiers que politiques. Ce pouvoir immense était entre les mains du Conseil de la banque qui prenait les décisions importantes à travers son président. Très peu de privilégiés connaissaient l’identité des membres du Conseil, et Hubert de Genas, en tant que président, était de ceux-là.

Lorsque le taxi déposa Christian au pied de la tour, la pluie tombait toujours sans discontinuer. Il prit sa serviette et s’engouffra dans le hall. L’ambiance y était feutrée comme il se doit. Des boiseries aux murs contrastaient radicalement avec le béton, le métal et le verre des immeubles environnants. Des arums blancs disposés dans de majestueux vases encadraient un comptoir en acajou derrière lequel deux hôtesses en tailleur et chignons stricts orientaient les visiteurs. Christian les salua d’un hochement de tête auquel elles répondirent par un discret sourire. Il se dirigea vers les ascenseurs et composa le digicode qui lui permettait d’accéder à l’étage de la direction. Quelques secondes plus tard il pénétrait dans son bureau où son assistante l’accueillit avec la presse du jour et un café. Comme à son habitude elle attendit, quasi au garde à vous, qu’il s’installe dans le fauteuil et prenne un trait de café, avant de lui énumérer la liste des rendez-vous du jour. Mais ce matin, lorsqu’il la regarda pour lui signifier qu’il était prêt, elle n’eut que cette phrase, d’un air un peu gêné :

« Monsieur le président de Genas m’a personnellement demandé de reporter vos rendez-vous du jour et vous prie de bien vouloir le rejoindre dans son bureau lorsque vous vous sentirez prêt. »

Il ne saisit pas immédiatement ce que son assistante venait de lui annoncer et ne put que bredouiller un merci. Elle resta un instant plantée là ne sachant comment réagir puis finit par se dire qu’il était peut-être opportun de laisser Christian avec ses pensées. Son café à la main, il essayait d’interpréter cette nouvelle. Habituellement son patron ne prenait pas la peine de lui laisser choisir le moment de leur entrevue. Mais qu’à cela ne tienne, il semblait justement à Christian qu’il était prêt. Pas seulement à cet instant, douché et reposé. Depuis quelques semaines il était en complète harmonie avec lui-même, en pleine possession de ses sens. Il n’avait jamais été aussi sûr de lui, quelle que soit l’annonce que lui ferait de Genas. Il posa avec fermeté sa tasse puis se dirigea vers le bureau du président. Au bout du couloir, il frappa puis poussa la lourde porte.

« Entrez Lambert », l’interpella de Genas.
Le président lui tournait le dos, faisant toujours face à la baie vitrée surplombant le parvis. Après quelques secondes qui parurent des heures, il finit par se retourner et regarda son visiteur avec un sourire en coin.

« Vous êtes donc prêt ? Vous savez Lambert, je suis aux commandes de cette maison depuis bientôt vingt ans et j’ai vu débarquer toute une ribambelle d’arrivistes, de nantis. Oh ! J’en suis un aussi, je sais comment ils fonctionnent, ce qui occupe leurs esprits, mais vous êtes différent. Peut-être que votre extraction a une influence. Peut-être pas. »
Il se redressa.
« Vous savez à quel étage nous sommes ? »
Christian opina du chef sans vraiment voir où cela menait.
« En fait ce n’est pas le dernier de la tour. Il y a un niveau supérieur, qui est réservé… à un groupe supérieur. »
Il faisait évidemment allusion au seul groupe qui avait plus de pouvoir que lui-même : le Conseil. Christian en était persuadé et de Genas le lut dans son regard.
« Ce n’est pas tout à fait ce que vous croyez. Ou plutôt ce n’est pas seulement ce que vous croyez. Mais si vous êtes prêt, suivez-moi. »

Il se leva complètement et se dirigea vers un panneau du mur qui s’escamota, laissant deviner une volée de marches. En se retournant il invita son collaborateur d’un geste de la main. Christian hésita un très bref instant, puis lui emboita le pas. L’escalier était beaucoup moins impressionnant que ce qu’une imagination romanesque aurait pu concevoir, en particulier parce qu’il était aussi bien éclairé et décoré que le reste du bâtiment. Il débouchait sur une porte que les deux hommes poussèrent. Elle s’ouvrait sur une vaste salle à la hauteur sous plafond en curieuse contradiction avec un simple étage de tour de bureaux. La pièce était couverte de portraits à l’huile dont certains semblaient sortis du Louvre. Elle avait pour tout mobilier une table massive en demi lune autour de laquelle étaient disposés sept fauteuils à haut dossier. Chacun était occupé par un homme en costume sombre. Leurs regards étaient bien plus perçants que la normale.

« Hubert ! Ponctuel comme d’habitude ! » dit l’un des hommes qui semblait tassé sur son siège par le poids des années. Christian détailla ses interlocuteurs. Outre leurs regards, plusieurs détails commençaient à lui sembler étranges à mesure que l’effet de surprise se dissipait. L’un d’eux était particulièrement voûté, un autre mince à l’extrême, la plupart des mains étaient creusées de profondes rides qui trahissaient un âge avancé.
« Eh bien approchez jeune homme »
Christian sursauta, il était perdu dans l’observation de ses interlocuteurs. Il mit un visage sur cet accent : l’un des clients italiens de la veille avait la même façon de rouler les R. Celui-ci reprit :
« Connaissez-vous bien cet établissement ? » puis il poursuivit sans attendre
« La Banque Médicis est très probablement la plus puissante place financière de notre époque. Elle l’a toujours été d’ailleurs. La croyance populaire place les bourses au-dessus du panier mais ignore qu’il existe encore un étage dans la chaine alimentaire. On ne voit que celui qui nous dévore, jamais son prédateur. »
Christian crut voir l’un des hommes se passer la langue sur les lèvres dans un rictus morbide.
« Vous qui êtes si intelligent, savez-vous pourquoi nous vous avons fait venir ? »
Christian se posait cette question depuis qu’il était entré dans le bureau de son patron. Il paraissait évident que l’objet était de haute importance, et qu’il en était le protagoniste principal. Au ton qu’avaient employé de Genas et les quelques membres du Conseil qui s’étaient exprimé, ils lui accordaient de la valeur, mais également de la confiance par le simple fait qu’il soit debout devant eux. Le regard bienveillant de son patron et la lueur ardente dans celui de l’homme qui lui faisait face le décida à articuler une phrase, qu’il voulut déterminée :
« Eh bien, j’imagine que vous souhaitez me confier une mission de haute importance. » Il eut à peine le temps de finir que l’italien se fendit d’un très large sourire. Les autres se penchèrent un peu plus en avant comme si le ton était maintenant à la confidence.
« Exactement. Voyez-vous ce que nous vous proposons est plus qu’une mission de haute importance. Ce que nous vous proposons est l’engagement de votre vie. Ce que nous vous proposons personne jamais ne vous le proposera. Cela fait quelques mois que nous vous observons, que nous suivons vos activités, que nous nous mêlons à vos interlocuteurs. Et nous sommes collégialement arrivés à la conclusion que vous êtes prêt. Ce que nous vous proposons est l’essence même du pouvoir. Acceptez-vous de prendre la présidence de la Banque Médicis ? »
Christian écarquilla les yeux en espérant que cela ne se remarque pas trop. Il répondit dans un élan du cœur.
« Oui ! J’accepte !
— Fort bien, fit l’homme dont le sourire atteignait des proportions irréelles, mais savez-vous qu’un grand pouvoir implique de grandes responsabilités ? »
À ces mots le plus rabougri des hommes se redressa avec une incroyable rapidité et fondit sur de Genas. Dans un seul geste il prit la gorge de l’ex-président dans sa main racornie et l’arracha. Christian poussa un cri et resta tétanisé par l’horreur tandis que de Genas s’écroulait dans un gargouillis sanguinolent, les yeux remplis d’incompréhension. L’ensemble des hommes, à l’exception de l’italien, s’était levé et se dirigeait vers le corps comme des zombies affamés. Ils commencèrent à le dévorer.
« Excusez mes collègues, cela fait bien trop longtemps qu’ils n’ont pas mangé. Ils commençaient à dépérir. Voici donc votre première grande décision et ses… conséquences, dit-il en regardant le corps. Hubert ne nous fournissait plus ce dont nous avions besoin, à vous d’en assumer la responsabilité maintenant. Vous aurez compris que nos appétits sont… particuliers. Mais c’est comme cela que nous vivons depuis des siècles. Nous vous offrons le pouvoir absolu sur le monde financier et politique. Vos décisions façonneront le Monde, nous vous appuierons pour cela. Les plus grands dirigeants seront à vos pieds. Mais vous devrez assumer la responsabilité de nous nourrir, à la hauteur de vos décisions. »
Christian parvint à mobiliser son esprit vacillant et profita de l’agitation autour du corps pour tourner les talons. Mais après seulement quelques enjambées il fut pris d’un malaise et s’écroula sur le béton.

Lorsqu’il revint à lui il était étendu dans son lit avec un puissant mal de crâne. Il émergea péniblement. En rassemblant ses esprits il ne put que conclure que sa journée avait été un cauchemar au sens propre, probablement induit par la trop grande quantité d’alcool qu’il avait ingérée la veille. Il se redressa et tâtonna sur sa table de chevet pour retrouver son téléphone. Une notification de message clignotait sur l’écran. Lorsqu’il le lut il poussa un long cri et sombra.
« Mr Lambert, j’espère que vous serez plus solide lors de nos prochaines entrevues. Nous comptons désormais sur vous. Bien à vous. Jean Médicis »