Monsieur le colonel, si je m’adresse à vous aujourd’hui, c’est pour apporter mon témoignage dans cette rocambolesque mais néanmoins véridique histoire. Je crois avoir eu mon rôle dans le dénouement de l’enquête qui suivit les événements de mars 2020. Suite au coup de filet, la gendarmerie a adressé un appel à témoin et, bien que n’ayant pas été une victime directe, je pense que ce courrier pourra aider la justice à faire la lumière sur l’affaire. Mais permettez-moi de me présenter et de remettre les faits dans leur contexte.
Je m’appelle David, et avec mon épouse Justine nous habitons à quelques kilomètres du centre-ville de Bordeaux, en proche Médoc. Nous avons parmi nos amis un couple que nous fréquentons régulièrement et qui habite dans le quartier Zola. Je préfère ne pas révéler leur nom, je ne pense pas que ce soit utile à l’enquête et je ne voudrais pas que cela leur cause du tort. Je les appellerai Céline et Christophe. Si toutefois vous jugiez que leur témoignage pouvait ajouter un niveau supplémentaire de crédibilité à ce courrier, je vous fournirai les informations dont vous auriez besoin. Le soir du 22 février, comme cela nous arrive régulièrement, nous leur avons rendu visite. Nous plaisantons régulièrement avec nos amis sur la soi-disant réputation exécrable du quartier — ce qui est totalement faux, vous le savez comme moi — mais je n’aurais jamais imaginé que cela finisse par être fondé. Nous avons comme d’habitude débuté par un verre en se racontant notre semaine, les progrès des enfants, la météo, et autre banalités. Je me permets un aparté sur les banalités : j’ai toujours l’impression qu’une discussion doit en passer par là, puis ramper le long d’un chemin tortueux, tomber dans de nombreuses impasses, avant de découvrir une piste prometteuse sur laquelle nous cheminerons une bonne partie de la soirée. J’aime bien ça, me raccrocher à un sujet. Je sais que je pourrai revenir à tout moment avec une simple petite allusion à ce fil rouge qui me rassure. Mais tous les fils rouges n’ont pas la même qualité. Certains cassent rapidement à force d’y revenir. Les multiples allusions peuvent devenir lassantes, voire malaisantes. Certains au contraire ont une bonne tenue et semblent se renforcer avec la durée de la conversation. De petits brins s’y raccrochent, épaississant ce qui devient une véritable corde, ou au contraire en partent, créant de multiples allusions qui peuvent rebondir d’une personne à l’autre. Ce fil rouge crée le lien dans la discussion, chacun peut s’y cramponner et se sentir intégré, sur la même longueur d’onde que les autres. Pour moi, une soirée avec une conversation réussie passe souvent par les premiers tâtonnements nécessaires qui finissent par dégager une cohérence, ou un sujet particulièrement attractif qui constituera assurément le cœur de la discussion. Les autres sujets, si intéressants qu’ils puissent être hors contexte, deviennent fades, et insignifiants. Le sujet fil rouge a éclipsé tout le reste, il est au centre de l’attention et des convoitises. C’est en quelque sorte comme une bonne histoire qui maintient le lecteur en haleine. Il veut toujours aller plus loin en déroulant cette pelote rouge. Eh bien colonel, laissez-moi vous dire que ce soir-là, ce n’est pas un simple fil rouge de conversation mondaine que nous a fait miroiter Christophe, mais un véritable sujet de roman policier. Avec le recul j’apprécie d’autant plus la manière dont ce frêle fil au départ s’est épaissi sans que nous en prenions réellement conscience, et a fini par occuper non seulement la conversation de cette soirée, mais bientôt celles que nous avions avec tous nos amis proches, nos pensées, et nos fils — rouges évidemment — de discussion sur les réseaux sociaux. Comme tout un chacun me direz-vous, connaissant le retentissement de l’affaire dans les médias, mais à l’époque des faits, je n’avais jamais encore entendu parler de cette histoire.
Après quelques verres, l’ambiance du dîner était à la plaisanterie. C’est peut être aussi ce qui explique que nous n’avons pas immédiatement pris au sérieux Christophe. Je crois me souvenir ses mots à ce moment-là.
« Il faut que je vous raconte, commença-t-il, un truc dingue qui est arrivé l’autre soir. Je discutais avec le voisin et là il m’a sorti que des types ont braqué un vieux à la poissonnerie ! »
Ils habitent tout près d’une poissonnerie. Sur le moment, nous avons commencé à rire et lui continua.
« Rigolez pas ! Imaginez, on va tout le temps faire nos courses chez eux, même des fois on passe juste pour regarder les poissons, Chloé adore ça ! — leur fille s’appelle Chloé — C’était jeudi dernier, en pleine semaine ! Un petit vieux du quartier passe, prend son filet de rouget qu’il va se faire griller tout seul comme un triste, et deux types débarquent, cagoulés, et le braquent, genre « Hé toi le vieux ! Envoie ton portefeuille ! ». Faut dire qu’apparemment il a un peu de pognon donc les types devaient le filer et ils ont rien trouvé de mieux que de lui tomber dessus dans la poissonnerie ! »
Evidemment à ce moment-là nous nous sommes raccrochés à un autre de ces fils rouges qui semble avoir une longueur infinie et dont je ne me rappelle même plus à quel moment nous avons commencé à tirer dessus.
« Faut dire que vous habitez Zola aussi ! a fait Justine. Et nous sommes tous partis d’un fou rire.
— Ouais c’est sûr, a repris Christophe, mais imaginez le délire : se faire racketter à la sortie de la poissonnerie. C’est quoi la prochaine étape ? Des pickpockets chez le coiffeur ? Des dealers chez le buraliste ?
— C’est déjà le cas ! » ai-je ajouté. Nouveau fou rire.
À ce moment-là nous devions être proches du dessert et nous avons attrapé un autre fil de discussion, mais il était bien moins rouge que cette croustillante histoire d’agression. Sans nous en rendre compte nous brûlions tous d’envie d’y revenir. Nous sommes naturellement attirés par le sordide, la rubrique chiens écrasés, quoi qu’on en dise. Le sensationnel fait bien plus vendre que l’intellectuel. Après quelques plaisanteries supplémentaires au sujet de ce que nous avions appelé le gang des cabillauds, nous finîmes par arriver au terme de cette soirée, charmante au passage. Sur le chemin du retour nous poursuivîmes les allusions avec mon épouse, puis nous n’y pensâmes plus vraiment. Quelques jours passèrent sans que nous n’ayons plus de raison de revenir sur le sujet. Le mercredi suivant, le 26 février, Christophe envoya un message sur un groupe de discussion que nous partageons avec quelques amis sportifs.
Salut les gars. Bière ce soir ? Au fait @David_officiel : le gang des cabillauds a encore frappé ! Une vieille s’est fait tabasser devant la poissonnerie, elle a fini aux urgences !
On peut rire de beaucoup de choses, et ça a été ma première réaction. Je connais le naturel blagueur de Christophe, mais cette saillie avait un goût douteux. J’ai ouvert un nouvel onglet dans le navigateur et commencé à pianoter quelques mots dans la barre de recherche. Au début je ne savais pas trop quoi entrer comme mot clef : agression urgences ? personne âgée poissonnerie ? J’ai finalement opté pour une combinaison de tout ça, en précisant le lieu et la date. Pas grand-chose de très cohérent n’en est sorti, évidemment, jusqu’à la fin de la première page de résultats où un article faisait allusion à un climat de violences grandissantes dans le quartier Zola. Il commençait en donnant quelques détails sur cette agression d’une vieille dame, puis généralisait rapidement. Ce qui retint mon attention, c’est que parmi d’autres incivilités comme des départs d’incendies dans des poubelles ou des insultes, la fameuse poissonnerie était citée deux fois dans d’autres agressions qui n’étaient pas celles que Christophe nous avait racontées. Si ses dires étaient avérés, ça faisait pas moins de quatre agressions, sur une période de quelques semaines. Pour un quartier du centre-ville, à la réelle réputation plutôt tranquille, c’était anormalement élevé. J’ai envoyé un message en réponse à Christophe, avec le lien vers ma découverte.
Je vais rester peinard ce soir. @Chris33 : Dingue, j’en ai trouvé encore d’autres ! Craignos le quartier, on te l’avait bien dit ! https://www.sudouest.fr/2020/02/24/coups-de-poings-a-bordeaux-la-victime-a-repris-connaissance-6407944-2780.php
S’ensuivirent quelques moqueries de nos amis communs qui prenaient ça évidemment avec l’humour potache qui les caractérise si bien. Mais de mon côté j’avais le cerveau en ébullition. Pourquoi n’en parlait-on pas plus dans les médias ? Pourquoi la police ou la gendarmerie ne se saisissaient pas de l’affaire ? Pourquoi les pouvoirs publics n’avertissaient pas le quartier des risques que les habitants prenaient en allant acheter leur poisson ? J’ai alors eu un moment de lucidité et je me suis rappelé qu’à l’échelle d’une ville comme Bordeaux, quatre agressions en quelques semaines devaient largement passer sous les radars des forces de l’ordre. Tout au plus un bleu avait dû être chargé de recueillir quelques témoignages pour calmer les familles des victimes, et l’enquête classée avant même d’être ouverte. Et c’est à ce moment-là que j’aurais dû finalement accepter d’aller boire cette bière pour me changer les idées et revenir sur Terre. Mais non, au lieu de cela j’ai démarré mon ordinateur et commencé à écumer les tréfonds du web pour trouver ce qui pouvait avoir un lien avec les événements. Je crois que j’ai voulu à la fois satisfaire ma curiosité naturelle en découvrant tout ce qu’il y avait à savoir sur ces agressions, et assouvir ma soif d’enquête. Je suis d’un naturel assez terre à terre, j’aime les attitudes pragmatiques, mais je rêve surtout d’une vie moins ordinaire où je pourrais avoir un rôle déterminant dans une problématique publique. Une sorte de justicier en cape et collants bien trop serrés, qui arpente la ville la nuit à la recherche d’un malfrat à livrer aux autorités. Les seuls superpouvoirs que je pourrais ajouter à mon CV sont une certaine opiniâtreté et un goût pour la recherche. Les doigts galopant sur mon clavier, je venais de démarrer une enquête, sans avoir la moindre connaissance policière.
Je commençais par trouver une carte détaillée du quartier sur laquelle je plaçais les agressions que j’avais répertoriées et leur dates. Je lançais ensuite différents moteurs de recherche sur les traces de toutes les dépêches qu’ils pouvaient collecter puis j’interrogeais les réseaux sociaux. Après quelques heures, je me retrouvais avec un joli fond de carte bariolé en fonction des catégories de faits, de la crédibilité et du nombre des témoins, de la fiabilité des informations ou des dates. C’est assez impressionnant à quel point la petite vie tranquille d’un quartier peut en fait abriter autant de violences. J’avais peut-être ratissé un peu large, mais ça serait plus facile d’écrémer ensuite. À ce moment-là j’avais l’impression de découvrir les plans d’une organisation du crime. J’étais exalté et je m’apprêtais à en discuter avec mon épouse et mes amis. Mais j’eus le terrible sentiment que tous allaient me regarder avec au mieux un peu de moquerie, au pire me croire en première phase de dépression. En parler aux autorités sans le moindre élément de terrain serait probablement une mauvaise idée. Je décidais donc de garder le fruit de mon enquête pour moi, et éteignais mon ordinateur.
La nuit fut courte. Évidemment j’avais la tête pleine de complots, d’images de violence, bien plus que mon cerveau ne pouvait en évacuer à un rythme normal. Après plusieurs cauchemars et une longue insomnie, mon réveil sonna. J’eus beaucoup de mal à démarrer ma journée à la boutique mais finalement je rentrais le soir avec une prise de conscience que ma fiévreuse soirée d’enquête était tout sauf raisonnable. J’oubliais donc cette affaire. Mais quand on a trouvé un fil rouge qui résonne avec nos profondes aspirations, on ne peut pas le refouler bien longtemps.
Pendant la semaine qui suivit, je continuais mes recherches en affinant toujours plus ma connaissance du quartier. Il finit par me paraitre assez clair qu’au-delà de la plaisanterie initiale, la poissonnerie Bouchard jouait un rôle central. J’avais répertorié pas moins de huit agressions dans un rayon de cent mètres alentour sur le mois précédent. S’y ajoutaient trois vols de voitures, cinq départs d’incendie de poubelles, un coup de couteau lors d’une bagarre et deux vols l’étalage. Je devais comprendre ce qui reliait tout cela à la poissonnerie et la meilleure solution était de me rendre sur place. Nous étions mardi 3 mars, et le lendemain j’avais mon rituel sport-bar avec mes amis, à quelques pâtés de maison du quartier Zola. L’occasion était trop belle. Je finissais donc ma journée du mercredi un peu en avance et je fonçais vers le centre-ville. Je garais ma voiture un peu plus loin du bar que d’habitude, mais surtout beaucoup plus près de la poissonnerie. Elle n’était pas encore fermée. Mon pouls s’était sérieusement accéléré. On dit souvent que lorsqu’on a quelque chose à cacher on s’imagine que notre secret est gravé en lettres lumineuses sur son front. J’avais vraiment cette sensation, je me suis même regardé dans le rétroviseur avant de descendre de la voiture. Mais non, à part mes joues un peu rouges, rien ne pouvait laisser penser que j’étais dans la peau d’un enquêteur sous couverture. Je me dirigeais donc d’un pas que j’espérais le plus naturel possible vers l’étal, mes sens en éveil.
Je regardais l’enseigne de la poissonnerie que je n’avais jamais vraiment vue jusque-là. Elle était délavée, d’un banal affligeant, tout comme le pas de porte usé par au moins une génération de clients. La façade n’avait probablement pas été ravalée depuis les années 80. Le bâtiment faisait l’angle de la rue. Rien ne sortait de l’ordinaire, j’étais un peu déçu, mais je me décidais à entrer. Lorsque que je franchis l’entrée, je remarquais tout de même que la porte qui donnait sur le pignon comportait plusieurs serrures et donnait une impression de massivité. Peut-être un accès protégé ? Mais pour quoi faire ? Qui s’amuserait à voler une caisse de crevettes ou un sac de moules ? Vas y Dédé, fonce, j’ai braqué les moules ! Non il devait y avoir une bonne raison. Je passais donc la porte en observant le vendeur, qui était peut-être le patron, et son étal. Quelques maquereaux se partageaient le lit de glace pilée avec des dos de cabillaud, une sole à l’œil vitreux, et deux darnes de saumon un peu sèches. Un aquarium vaseux contenait deux tourteaux qui semblaient terriblement déprimés. Enfin il y avait ces fameuses têtes de poisson que Chloé aimait venir voir. Ce jour-là il y avait un bar, les dents plantées dans un citron. Le patron était un type assez costaud, regard noir et moustache fournie. Il devait bien avoir la cinquantaine, pas très triomphante avec un net besoin de se mettre au sport. Je lâchais un timide Bonjour et faisais mine de m’intéresser aux maquereaux. Mon père m’a toujours dit qu’un poisson frais se remarque à ses yeux injectés de sang. Ceux-là n’avaient probablement plus vu la mer depuis une bonne semaine. Les autres morceaux n’inspiraient que vaguement confiance mais après tout je n’avais pas connaissance que Christophe et Céline aient eu de problème avec ce qu’ils achetaient ici. Je profitais de mon apparente hésitation pour scruter les moindres recoins de la pièce. Rien de suspect, a part la mine du patron.
« Je peux vous aider ? demanda-t-il, interrompant mes pensées.
— Euh… Oui… Je vais vous prendre une dizaine de maquereaux s’il vous plaît. Pour faire griller au barbecue.
— Très bon choix, ils sont tout frais, dit-il en empoignant les poissons qu’il fourra dans un sac et déposa sur la balance. Et avec ça ?
— Ça sera tout merci. »
Je payais les maquereaux, pris mon sac et tournais les talons, presque honteux de m’être imaginé qu’il puisse s’agir d’un repaire de malfrats. En partant je remarquais tout de même deux détails : la main qui m’avait servi était pourvue d’une énorme chevalière semblait-il en or, et au bras de l’homme se trouvait une montre qui m’interpela. Je ne suis pas bijoutier ni horloger mais cette montre, alliait impression de grande qualité et sobriété. Sitôt de retour à la voiture je lançais le sac sur le siège passager et sortais mon téléphone. Une première recherche me donna une liste de marques de montres de luxe. Je passais ensuite sur une recherche d’images en indiquant les fabricants les uns après les autres. Au troisième je remarquais un style de montre assez proche de ce j’avais vu dans la poissonnerie. Je recherchais le catalogue sur le site web de l’horloger et après une minute de plus, elle était là. Une Patek Philippe Nautilus en or gris avec bracelet en alligator. Quel poissonnier de quartier pouvait bien se payer une montre de luxe à plus de quarante mille euros ? Certes les maquereaux n’étaient pas donnés — surtout que je les déposerai certainement à côté de la première poubelle venue pour le bonheur des chats du voisinage — mais il avait du en vendre un semi-remorque complet pour se payer ce bijou. Bon, après tout, ça aurait très bien pu être un cadeau, un héritage, ou son unique passion dans la vie. Mais cela combiné à la porte blindée et à la mine patibulaire du commerçant avait piqué ma curiosité au vif. Je décidais sur un coup de tête de ne pas retrouver les copains au bar et de me mettre en planque. Mon alibi était parfait puisque Justine ne m’attendrait pas avant un moment. Je n’aurais pas d’autre occasion avant plusieurs jours et je ne voulais pas passer à côté de celle-ci. Je voulais voir où ce fil rouge me conduirait si je continuais de dérouler la pelote. Je voulais savoir ce qui se tramait chez Bouchard. Je voulais comprendre pour simplement arrêter d’y penser. Je ressortais de la voiture et allais acheter un sandwich et une canette de soda à l’épicerie du coin puis démarrais la voiture pour trouver un meilleur emplacement avec vue sur l’angle du bâtiment où se situait la poissonnerie. Une fois garé, je tassais mes épaules pour me faire discret.
Durant l’heure qui suivit je n’eus de cesse de me répéter que ce que je faisais était complètement incohérent et qu’il était encore temps d’aller au bar et d’oublier tout ça. La nuit était tombée et le rideau de fer de la poissonnerie avec elle. Les badauds commençaient à se faire rare. Je patientais une heure supplémentaire en attaquant mon sandwich. La rue était déserte quand une voiture passa lentement pour s’arrêter à quelques mètres à peine de moi. Cinq bonnes minutes passèrent avant que quelqu’un n’en descende, comme si la personne avait patiemment attendu afin d’être sûre que la voie était libre. L’homme se dirigea vers le coffre et en sortit un sac de sport puis traversa jusqu’à la ruelle à l’angle de la poissonnerie. Il scruta les alentours et frappa à la porte blindée. Elle s’ouvrit après quelques instants et se referma aussitôt sur lui. Bingo ! L’adrénaline se déversait à flots dans mes veines. Je me sentais pousser des ailes, comme si j’avais enfin mon collant et ma cape de super héros. Je regardais la voiture de l’homme : apparemment il était venu seul. Je sortis de mon véhicule et me rapprochais de la poissonnerie à pas de velours. Aucun signe de vie à l’intérieur pourtant j’en étais persuadé, cette porte donnait sur l’arrière-boutique. Et le sac de sport ne pouvait pas contenir la prochaine livraison de langoustines. Je pénétrais à mon tour dans la ruelle cherchant un recoin où attendre la sortie de l’homme. C’était relativement aisé puisqu’il faisait maintenant nuit noire et que l’éclairage public ne venait pas jusque-là.
Après quelques minutes à peine la porte se rouvrit et le livreur ressortit sans le sac. Il alluma une cigarette.
« Oublie pas ce que je t’ai dit, c’est pas bon pour le business ! fit une voix à l’intérieur, la même que celle qui m’avait conseillé de faire mariner les maquereaux avant de les cuire.
— Ouais j’ai pigé, mais faut surtout éviter que ces crétins attirent les schmitts dans le quartier.
— C’était pas une très bonne idée d’en piquer chez les Nantais, ils font ce qu’on aurait fait.
— Mais je te dis que je savais pas qu’il bossait pour eux ! La caisse est prête au fait ?
— C’est bon, encore dix kilos et ça part chez les citrons. J’ai tout planqué sous une couche de bars. Mais active, elles vont pas tenir jusqu’à Pâques !
— Ça roule, t’auras ça demain. »
Le livreur retourna à sa voiture, démarra et disparut. Je restais tapi dans l’ombre, en attendant que mon cœur veuille bien sortir de mes tympans. Une fois de retour dans l’habitacle, je finissais le reste de soda en essayant de mettre un peu de logique sur ce que j’avais entendu. Le visiteur était donc bien un livreur. Les citrons devaient être des Asiatiques, et apparemment ils attendaient une livraison de quelque chose de vivant qui pouvait se transporter avec du poisson. Connaissant les goûts culinaires de certains pays, ça pouvait être à peu près n’importe quoi. Mais il fallait aussi que ce soit répréhensible, sinon les deux hommes n’auraient pas pris ces précautions. Une fois de plus je sortais mon téléphone et tapotais quelques mots : exportation poisson illégale asie. Plusieurs liens sans grand intérêt, puis un article sur le trafic d’anguilles. Des civelles ! Ça pourrait être assez cohérent avec les dix kilos supplémentaires, et le elles. L’article mentionnait l’ordre de mille euros le kilo au marché noir, légèrement plus que le maquereau d’Atlantique Nord-est. S’il en attendait encore dix kilos il devait déjà en avoir significativement plus, un beau pactole en perspective. Il y avait donc bien une activité louche dans cette poissonnerie, mais ça n’expliquait pas les nombreuses agressions. Ils avaient quand même parlé de ces crétins qui risquaient d’attirer les schmitts, et des nantais. C’est sûr que si j’avais réussi à faire ces déductions, leurs petites affaires n’échapperaient pas à des enquêteurs professionnels. Mais qui étaient les crétins ?
Je roulais tranquillement en direction de mon domicile, passant à la loupe toutes les théories que je pouvais imaginer, mais aucune jusque-là n’était entièrement satisfaisante. Justine était couchée quand je rentrais, et comme mon cerveau était toujours en pleine activité, je décidais de continuer les recherches sur mon ordinateur. Je m’intéressais à deux sujets : le profil des agresseurs qui, même si aucun n’avait été appréhendé, étaient souvent décrits comme de petites frappes, et les articles traitant du trafic de civelles. Pas grand-chose ne sortit du lot concernant la première recherche. Les témoins parlaient tous de jeunes souvent sur des scooters, cagoulés ou casqués. A priori rien de bien original me permettant de dégager une piste. J’appris des anecdotes autrement plus intéressantes sur les civelles. Je compris déjà quel était le marché, pourquoi sa vente était strictement contrôlée, et de fait pourquoi le trafic allait bon train. De véritables réseaux de distribution clandestins s’étaient mis en place entre l’Europe et l’Asie avec toujours à peu près le même mode opératoire : les civelles étaient expédiées vivantes dans des viviers camouflés sous des tonnes de poisson et de glace. Bien que moindres que dans le milieu des narcotiques, les profits étaient significatifs et on assistait à des guerres de territoires. C’est peut être ce qu’avait évoqué le poissonnier en parlant des nantais ? Une autre bande ? Je tentais de remettre le puzzle dans l’ordre dans ma tête. Ça collait assez bien sachant que le pays nantais était un lieu de pêche à la civelle, comme la Gironde. Il y aurait donc deux groupes rivaux qui se battraient pour le marché ? Les bordelais auraient volé une partie du stock d’un pêcheur, qui travaillait à la solde des Nantais ? Et ce petit larcin se serait transformé en guerre ouverte à coup de représailles qui avaient pour but de déstabiliser l’organisation bordelaise ? C’était un peu farfelu mais pourquoi pas. Je sentais que l’adrénaline m’avait quitté depuis un moment et faisait place à une fatigue intense. Je laissais donc mes recherches de côté pour ce soir-là pour retrouver mon lit.
Je ne vais pas vous rappeler, colonel, ce qu’il s’est passé le lendemain, mais toujours est-il que je pense en connaitre la raison. La livraison finale de civelles devait donc avoir lieu, avant que la caisse soigneusement préparée ne rejoigne un circuit touristique passant vraisemblablement par une plateforme en Angleterre, puis Singapour et finalement Hong Kong ou Shanghai. L’enquête a depuis révélé que près de trois cents kilos de civelles tassées comme des sardines — quelle ironie — avaient été retrouvées dans l’arrière-boutique d’une autre poissonnerie de la région. Malheureusement pour le poissonnier Bouchard, le seul fil rouge qu’il y eut ce soir-là fut le sang qui s’écoulait de sa poitrine en mince filet, serpentant sur le carrelage blanc de la boutique avant de ruisseler le long du trottoir jusqu’à l’égout. Les petites frappes avaient laissé la place aux gros bras. Le milieu nantais avait fait parler la poudre laissant de la viande froide au milieu de la glace pilée. Ils s’étaient alors saisi de la précieuse cargaison, j’imagine pour enrichir leur propre stock. Les bordelais avaient probablement sous-estimé leurs adversaires. Vous connaissez la suite : l’enquête fut finalement confiée à la gendarmerie qui remonta assez rapidement la piste. Sans faire affront à vos hommes, je ne suis pas sûr qu’ils aient démêlé toute l’histoire, c’est pourquoi je vous écris cette lettre. Les résultats de mes recherches sont joints sur la clé USB qui accompagne ce courrier, peut être que cela pourra être utilisé pour que la justice rende un verdict éclairé.
Quelques jours après l’homicide nous nous rendions à nouveau chez nos amis qui nous avaient invité avec une certaine fébrilité dans la voix. A peine arrivés chez eux, ils ne s’embarrassèrent pas des habituelles banalités et vinrent directement au fait.
« Il faut qu’on vous raconte un truc incroyable qui est arrivé à la poissonnerie à côté !
— Ah bon ? Quoi donc ? » ai-je demandé. À cet instant je visualisais une corde rouge, la plus épaisse que j’ai jamais eue l’occasion de voir, mais cette fois elle avait une couleur beaucoup plus profonde, plus intense : celle du sang.