Lettre à ma sœur

A toi ma sœur disparue.

Tu me manques tant. Je pense chaque jour à notre complicité perdue depuis ton mystérieux départ. Nous ne nous sommes jamais quittées, dès lors que nous voyions le jour dans cette merveilleuse fabrique vosgienne. Toutes deux tricotées d’un pur fil d’Écosse nous fumes empaquetées et formions désormais la paire de chaussettes la plus merveilleuse. J’ai toujours aimé tes carreaux subtilement dessinés, qui se retrouvaient en moi comme dans un miroir. Nous avons passé des années à chausser les pieds de cet humain. Certes il y a eu des jours plus agréables que d’autres. Souviens toi cette fois où il nous avait gardées et enfilées dans ces baskets puantes ! Je ressens encore la sueur qui s’immisçait dans nos fibres pendant au moins une heure. Ta tête à la sortie faisait peur à voir ! Il a aussi eu cette douloureuse opération que tu as subie lorsqu’un ongle t’avait blessée. L’idée de cette aiguille qui te transperçait me réveille parfois en pleine nuit.

Le moins que l’on puisse dire c’est que nous avons connu de belles aventures toutes les deux. J’ai toujours aimé ces grands moments de baignade dans la machine à laver. La sensation de la lessive et de l’eau qui glisse sur nos fils et surtout la grande rigolade de l’essorage. Jouer entre les jambes des pantalons, glisser délicatement sur les sous-vêtements, et éviter soigneusement les débris de mouchoirs qui flottent. Nous avons toujours été les plus douées à ces jeux-là.

Mais depuis cette tragique nuit où il y avait beaucoup trop de linge dans la machine, tu as disparu. J’ai d’abord cru, seule sur mon fil à linge, que tu étais fourrée dans une poche de pantalon, ou peut être derrière une serviette, loin de ma vue. Mais après un temps, je fus placée seule dans un panier. J’aimais tellement sentir ton contact lorsque nous étions roulées en boule toutes deux. J’ai plutôt droit aujourd’hui à la rugosité de l’osier et la poussière s’accumule sur moi.

Ma sœur, je ne peux vivre sans toi, comme tu ne peux vivre sans moi. Je confie cette lettre à notre ami le pantalon bleu qui doit bientôt partir pour la machine à laver. J’espère qu’il te trouvera là-bas. Notre union est indéfectible, alors je te le demande, où que tu sois, reviens et retrouvons notre complicité perdue.

Bien à toi, gauche.