Le dernier chapitre

Lorsqu’elle pénétra dans la bibliothèque interdite, Sarah prit un instant pour contempler les rayonnages qui s’étendaient à perte de vue dans les trois directions de l’espace. L’ensemble des connaissances de l’Humanité, et peut être même plus, s’étalait sous ses yeux. Elle n’aurait qu’à tendre la main pour se saisir d’un volume. Elle avait bien conscience que c’était l’aboutissement de toute une vie, faite de sacrifices, d’efforts, de persévérance. La connaissance ultime de toute chose ne s’offrait pas à la première venue. N’y tenant plus elle s’avança vers une étagère qui lui rappelait curieusement la bibliothèque de ses parents. Elle n’avait rien d’exceptionnel, de style scandinave et devait être similaire à des milliers d’autres dans le monde. Elle laissa glisser son doigt sur les livres en rangs serrés, sans classement apparent. Les titres défilaient sous ses yeux, dans toutes les langues, toutes les polices, toutes les couleurs. Une joyeuse bibliothèque de Babel. Elle s’arrêta et revint en arrière. “L’incroyable destin de Sarah G.” par un certain Virgile Ignatus Eppelbaum. Incroyable à double titre ! Sarah s’était mariée quelques années plus tôt sans grande passion et avait prit le nom de son époux : Chapelain. Elle trouvait ce nom bien plus original et peut être moins connoté que Goldstein, son nom de naissance. Ce G. pouvait être l’initiale de millions de noms de famille mais la coïncidence était si troublante. Sa curiosité prit le pas sur son empressement de découvrir les secrets que cette bibliothèque pouvait lui révéler. Elle se saisit de l’ouvrage, qui n’était probablement qu’un mauvais roman sur lequel on n’avait même pas pris la peine d’imprimer un résumé en quatrième de couverture, et s’assit à même le plancher.

Elle commença à lire, impatiente. Peut-être était-ce l’émotion suscitée par son arrivée dans cette gigantesque pièce, ou peut-être celle de se souvenir de ses parents, de sa vie d’avant, toujours est-il qu’elle n’était pas concentrée sur les premiers paragraphes. Elle ne savait plus très bien si ce qu’elle lisait était réellement écrit, le fruit de ses souvenirs, ou un peu des deux, mais il y avait de nettes similitudes entre le premier chapitre, rencontre, et ce qu’elle savait de la vie de ses parents avant qu’elle ne vienne au monde.

Sa mère venait d’un petit village perdu de Lombardie au Nord de l’Italie. Elle avait rencontré son père en Suisse alors qu’elle venait d’être embauchée dans une agence immobilière à Lugano. Lui était nouveau venu dans la région, à la recherche d’un appartement. Le hasard des petites annonces avait fait le reste. C’était un chapitre de sa vie qu’elle connaissait mal. Ses parents n’avaient jamais été très loquaces au sujet de cette époque. Elle les avait toujours trouvés terriblement convenus et rasoirs, elle s’était imaginé qu’il n’y avait pas grand-chose à raconter. Mais ce livre donnait tant de détails, comme s’il était une caméra subjective alternant champs et contre champs : comment il était tombé sous le charme de l’accent italien, comment elle l’avait trouvé adorablement empoté au premier rendez-vous, la description de l’attirance croissante chez l’un et l’autre, tout y était. Elle se sentait vivre à leurs côtés ces instants et enchainait les pages à un rythme effréné.

Après ce premier long chapitre elle referma le livre et fit une pause pour reprendre ses esprits. Comment était-ce possible ? Il était inimaginable qu’il relate réellement sa propre histoire. Le doute subsistait puisqu’il n’y avait aucun nom hormis celui du canton. On parlait toujours de la jeune fille, d’elle ou encore de la belle italienne. Lui était décrit comme un garçon ordinaire, jeune diplômé sans préciser de quelle formation. Seule son imagination la projetait dans son univers connu, fut il romancé. Le mystère était à la fois terriblement intriguant et angoissant. Elle voulait connaitre la suite de l’histoire et son dénouement, comme dans un bon polar où l’on redoute que le tueur soit finalement le meilleur ami de l’enquêteur. Dans son cas précis elle appréhendait que les pages suivantes ne décrivent en détails sa propre existence, dans ses bons et mauvais passages, et apporte un regard critique, voire présentent les situations avec une subjectivité qui n’était pas la sienne. Elle regarda la couverture du volume posé sur ses jambes en tailleur. Elle voulait connaître la suite, elle devait connaître la suite, c’était devenu son unique pensée.

Sarah ouvrit à nouveau le livre et tourna les pages jusqu’au second chapitre. Elle lut avec avidité, complètement hors du temps. Elle n’aurait plus su dire s’il faisait jour ou nuit, si des heures ou seulement des minutes s’étaient écoulées depuis son entrée dans la bibliothèque. Ce chapitre relatait les premières années d’une jeune fille en prenant successivement les points de vue de chacun de ses parents, de l’enfant lui-même, et de son entourage immédiat. À ce niveau de détails il ne pouvait plus s’agir de coïncidences mais Sarah en était persuadée : par une quelconque sorcellerie qu’elle n’imaginait pas possible, les pages qu’elle lisait étaient autant de pages de son album de souvenirs. Tout y était : les images de son quatrième anniversaire dans la maison de ses grands parents, la terrible chute de vélo qui lui valu un plâtre sur l’avant-bras, les bisous volés à son amoureux Léo, la mort de son chien Chico. Les larmes commençaient à rouler sur les joues de Sarah qui s’était complètement abandonnée à la mélancolie de son enfance disparue, la boule au ventre.

Les chapitres défilaient à présent. Sarah dévorait le livre de sa vie à un rythme de plus en plus effréné, comme si elle perdait pied, comme s’il prenait le contrôle de son esprit. Aux émois de l’adolescence se succédaient les études, le démarrage de la vie active, les déceptions amoureuses, les joies, les échecs. Cette mise en abyme de sa vie donnait beaucoup de plaisir à Sarah qui y trouvait un moyen de se réconcilier avec son passé, comme avec un ami d’enfance qu’on n’a plus revu depuis des années mais qu’on retrouve comme si on ne l’avait jamais quitté. Elle s’aperçut alors que le récit s’approchait de la période durant laquelle son rapport aux autres avait changé, où elle s’était réfugiée dans la lecture et dans la recherche de l’épanouissement à travers la quête de la connaissance ultime. Le livre apportait un éclairage quasi psychologique à cette transition, ce qui demanda à Sarah une pause dans sa lecture. Elle ferma à nouveau le livre pour se rendre compte qu’elle commençait à avoir soif et à sentir la fatigue s’installer.

Elle avait gardé l’index entre les pages, comme elle le faisait souvent. Son esprit vagabondait en remontant le fil de l’histoire, de son histoire, lorsqu’elle prit conscience d’un détail. Lorsqu’elle était enfant et qu’elle n’aimait pas encore la lecture par-dessus tout, elle avait déjà cette habitude avec son index, son marque ma page comme elle disait à l’époque. Elle avait souvent hâte de terminer les livres qui l’ennuyaient la plupart du temps et ne pouvait s’empêcher de regarder combien de pages l’ouvrage comportait, et de jauger à quelle proportion du récit se coinçait son index. Lorsque son regard s’était posé sur la tranche du livre et sur son index un instant plus tôt, elle s’était rendu compte qu’il était placé bien au-delà de la moitié de l’épaisseur du volume. Son sang se glaça lorsqu’elle comprit qu’à ce rythme, sa vie, car cette fois elle en était convaincue il s’agissait bien du récit de sa propre vie, allait arriver à son terme dans un futur assez proche. Machinalement elle regarda le titre : non, il n’y était nullement mention d’un tome 1 et donc a priori il n’y avait pas de suite. Malgré tout elle ne céda pas à la tentation extrême de sauter plusieurs chapitres : si ce livre connaissait si bien son passé, pouvait-il connaitre son avenir, et… sa mort ? Quoi qu’on en dise, savoir comment tout se termine ou le redouter est un sujet de névrose qui en conduit plus d’un sur un divan. Mais elle résista et reprit sa lecture.

Pour la première fois de son existence, aussi loin qu’elle s’en souvienne aidée par le récit qu’elle venait de parcourir, elle n’avait jamais eu vraiment peur de lire. Sachant très bien qu’il s’agissait du récit de sa vie, et qu’elle en était au passage de son mariage cinq ans plus tôt, les prochaines – et dernières – pages pourraient très bien révéler son avenir et son destin. À moins que le livre ne s’arrête avant de franchir l’instant présent. Si tel était le cas, les ultimes phrases devraient décrire comment elle était entrée dans ce lieu et comment elle avait été attirée par le livre. Elle chassa ces conjectures et reprit la lecture.

Le mariage avec David avait été le point de départ de sa quête. Ce terrible fiasco qui n’avait duré que quelques mois l’avait définitivement emmurée entre des piles de livres. Elle ne s’alimentait plus que très sporadiquement, au grand désespoir de ses parents. Elle sacrifiait ses jours et ses nuits, ses économies, sa vie sociale à se procurer de nouveaux ouvrages, toujours plus pointus et parfois obscurs, jusqu’à ce qu’elle découvre l’existence de la bibliothèque interdite. Elle n’avait d’abord pas cru à ce mythe mais plusieurs sources pourtant contradictoires parvenaient aux mêmes hypothèses sur l’existence de ce lieu, et certaines avançaient des conjectures sur son emplacement. L’endroit était réputé difficilement accessible, au sommet d’une montagne quelque part en Grèce. Après quatre ans de documentations, de préparation, elle acquit la certitude de l’emplacement et avait planifié son départ pour s’y rendre.

Elle avait maintenant la conviction que le dernier chapitre qu’elle entamait se limiterait à l’instant présent et donc ne prédirait pas son avenir. Rassurée et déçue à la fois, elle poursuivit.
Lorsqu’elle pénétra dans la bibliothèque interdite, Sarah prit un instant pour contempler les rayonnages qui s’étendaient à perte de vue dans les trois directions de l’espace. L’ensemble des connaissances de l’Humanité, et peut être même plus, s’étalait sous ses yeux. Elle n’aurait qu’à tendre la main pour se saisir d’un volume.
Elle sentit l’émotion lui tenailler les entrailles. Ces mots décrivaient exactement ce qu’elle avait ressenti en pénétrant dans ce lieu extraordinaire. C’en devenait presque douloureux. La plénitude l’envahissait, lui faisait tourner la tête et chavirer l’esprit. Au moment où elle tournait la dernière page, les sensations s’accentuèrent, passant de l’enivrant au dérangeant. Elle se sentit déraper et se rendit compte qu’elle avait à peine la force de soutenir le livre. Elle bascula sur le côté en même temps qu’elle le lâchait. Ses membres, affaiblis par cinq années d’anorexie ne la portaient plus et son cœur fragilisé semblait ralentir. Au moment où sa tête heurta le sol dans un son mat, le voile qu’elle s’était tissé devant les yeux se déchira brutalement. Elle comprit que la rupture avec David avait été le point de départ non pas de sa quête initiatique, mais de sa déchéance. Sa respiration devint rauque à mesure que la panique la gagnait. Ses cuisses qui un instant plus tôt lui semblaient tout à fait normales et même un peu arrondies, n’étaient en fait que des os recouvert d’une mince pellicule de muscles. Elle prit conscience de la réalité : elle était désormais si faible qu’elle ne pourrait probablement même pas se traîner hors de la pièce pour rejoindre le village en contrebas. Elle était condamnée. Sa respiration s’apaisa à la pensée qu’elle serait à jamais entourée de ceux qu’elle chérissait le plus, ses amis de cuir et de papier. Le livre était resté ouvert devant ses yeux, elle voulut connaitre la fin avant de sombrer définitivement. Les derniers mots la firent sourire tendrement et une larme roula sur sa joue alors qu’elle fermait les yeux.

Dans la chambre 503, le cœur de la jeune fille s’était arrêté, trop faible pour se battre. Monsieur et Madame Goldstein se tenaient la main en regardant leur fille partir. Elle avait sombré dans une profonde dépression et un syndrome anorexique à l’annonce de son divorce puis s’était réfugiée dans la lecture. Elle avait fini par s’inventer une mythologie autour de la connaissance ultime et d’un endroit mystique qui représenterait le Grand Tout. Lors des rares visites où elle consentait à les recevoir chez elle ils ne savaient jamais si elle était encore dans la réalité ou déjà partie dans un univers fantasmé. Hospitalisée quelques mois plus tôt, elle avait été plongée dans un coma artificiel mais son corps semblait rejeter toute alimentation. Le médecin qui accompagnait les parents dans ce dernier instant prononça le décès. Sa mère passa alors la main sur ses longs cheveux bruns et posa un dernier baiser sur la joue où coulait une larme.