Gustafson se rua dans la première ruelle sombre qu’il put atteindre, hors de portée de la brigade rouge qui le traquait. Il était à bout de souffle. Son visage se crispait dans un rictus de douleur tant ses poumons le brulaient. Cela faisait bien vingt minutes qu’il tentait de semer ses poursuivants, qui étaient bien mieux équipés que lui, surtout pour une traque nocturne. Il tenta de reprendre son souffle sans trop de bruit mais c’était peine perdue. Il était plutôt du genre rat de bibliothèque qu’athlète de haut niveau et le seul organe qu’il pouvait se targuer d’avoir plus développé que les autres Romains était sans conteste son cerveau. L’air glacial de décembre, humidifié par la proximité du Tibre lui emplissait les poumons tel un torrent de glace. Il entendit des bruits de pas et des cris étouffés, puis un écho caractéristique du traqueur à ultrasons que les brigades rouges utilisaient. Ils n’étaient pas loin, ce qui voulait dire qu’il allait devoir reprendre sa course pour tenter d’enfin s’évanouir dans le dédale de ruelles tortueuses. Gustafson décida de mettre à profit les quelques mètres d’avance qu’il lui restait en partant à petite foulées qu’il espérait suffisamment silencieuses. Il visualisait le plan de la ville dans son esprit afin de trouver un chemin qui lui permettrait de rallier sa destination sans la trahir. Un crochet par la place Leopoldi, puis quelques zigzags jusqu’au cours des Martyrs et enfin il pourrait à nouveau descendre vers les rives du Tibre ce qui devrait achever de désorienter ses poursuivants. Il pourrait alors rejoindre tranquillement la planque en les laissant se démener dans la vase. La structure même des membres robotiques des brigades rouges ne les prédestinait pas à marcher dans un milieu boueux, tous les Francs Bénédictins usaient de cette technique, ce qui le ferait peut-être définitivement classer dans cette catégorie lors de l’enquête, mais lui assurerait la survie. Il pensait à ce qui allait indéniablement suivre : la Brigade ferait son rapport à la Chancellerie qui mandaterait immédiatement un juge pour enregistrer les différentes traces que Gustafson avait laissées : son empreinte de main sur la porte qu’il avait tenté de forcer, le son de son souffle qui traduisait la forme unique de ses poumons, bien évidemment son apparence capturée par les caméras des gardes robots, même s’il était dissimulé sous une capuche jaune passe partout, et peut être même son fond d’œil lorsqu’il avait eu l’imprudence de regarder à travers l’œilleton de la porte. Il serait dès lors traqué sans relâche, et finirait en centre de redressement mental comme bon nombre de ses compagnons de lutte. Il pensait à Astrid, Magnus, Erika et les autres. Peut-être qu’il serait plus sage de se rendre, ou de tenter un gambit pour emporter un ou deux de ces chiens plutôt que de prendre le risque de les conduire à la planque ? Une hélicomobile tous projecteurs allumés et senseurs activés glissa à quelques mètres au-dessus de lui. C’était sûr qu’il ne pourrait plus leur échapper, elle avait certainement reniflé sa trace. Gustafson sut ce qu’il devait faire et plutôt que d’obliquer à droite à la sortie du cours des Martyrs il fonça sur la gauche, droit vers la caserne des brigades rouges la plus proche. Avant que les plantons n’aient pu faire une sommation, il sauta sur la barricade et actionna sa ceinture d’explosifs.
Astrid regarda sa montre : 4h35. Ça devait faire au moins une heure que Gustafson aurait dû être rentré. Le silence régnait dans la planque et tout le monde avait compris qu’il ne reviendrait pas. Qu’il ait été pris ou qu’il se soit sacrifié n’avait plus d’importance. Ils se réunirent et ouvrirent une Bible pour prier. Le simple fait de posséder cet ouvrage était passible de mort mais le lire en réunion et prier leur aurait probablement valu plusieurs mois de tortures avant d’être exécutés. Pour les Francs Bénédictins, seule la cause comptait et, fidèles aux enseignements de leur Guide, ils ne cesseraient leurs recherches que lorsqu’ils auraient trouvé Dieu. L’histoire du mouvement, telle qu’elle se transmettait par la tradition orale, remontait aux premières années après le Grand Schisme d’Occident, environ 300 ans avant l’atome. Lors de cette époque sombre les révoltes populaires mêlées aux guerres avaient laissé l’Europe du Sud en ruines. Toute trace d’un quelconque culte avait été effacée, en particulier à Avignon et Rome où les bâtiments avaient été rasés par le Nouvel Ordre. Au chaos se succéda la Lumière, et les livres d’histoire racontent que la créativité et la connaissance humaines avaient ensuite été décuplées par une appétence pour le savoir. Le Nouvel Ordre fit construire à cette époque les premières écoles libres où l’on apprenait que le Monde avait été créé par une Force primordiale dans un intense dégagement d’énergie. L’enseignement évoluait sans cesse à la vitesse des découvertes scientifiques et en moins de deux siècles, l’humanité passait du Moyen Âge et de l’obscurantisme à une société égalitaire, industrielle, cultivée. Les courants de penseurs du Nord de l’Europe déferlaient sur le Monde, désormais complètement exploré et cartographié seulement cent ans après la découverte de l’Amérique par Igor Janssen. Il faut dire que les connaissances fantastiques accumulées par la civilisation pré-janssienne en particulier sur l’astronomie avaient suscité des vocations. Dans le même temps les physiciens, chimistes, biologistes, mathématiciens inventaient les équations de la Nature jusqu’à la découverte majeure de l’atome et sa domestication. Cela faisait maintenant près de cent cinquante ans que les premières centrales à fusion avaient été créées, puis miniaturisées à tel point que tous les quartiers des grandes villes produisaient leur propre énergie. Le Nouvel Ordre installé à la hâte pour organiser la société sur les décombres du Moyen Âge avait cédé la place à une structure plus complexe, fortement hiérarchisée, la Nouvelle République. Dans ce déferlement scientifique, les Francs Bénédictins, eux, croyaient à la puissance d’un esprit divin et se réclamaient d’une culture ancestrale qui expliquait la création du Monde, non par une force primordiale, mais par Dieu. Leur mouvement avait été taxé de secte avant d’être criminalisé. Ils n’avaient eu d’autre choix que de se réfugier dans la clandestinité. On raconte que dans les fondations mêmes de la ville de Rome subsistaient des documents attestant de la préexistence d’une religion vouée à un unique Dieu. C’était précisément cela que les Francs Bénédictins recherchaient. C’était pour cela que Gustafson s’était approché de la zone interdite, à la recherche d’un accès aux souterrains.
Après la prière, la communauté fit un point de situation. Quelque part le fait que Gustafson ne revienne pas et soit probablement capturé ou mort, indiquait que l’objet de sa mission devait être d’assez grande importance. Même si la répression était souvent disproportionnée, on ne tuait pas ou capturait pas les citoyens par plaisir ni sans une bonne raison. Il fut donc décidé au vote de poursuivre les investigations dans cette voie, et de trouver un autre moyen de pénétrer dans la zone. Astrid se porta volontaire pour y retourner le soir même, bien consciente du risque qu’elle prenait. Mais sa Foi était plus grande que ses peurs. Elle était persuadée que si un Dieu existait bien, il voudrait être découvert et la guiderait sur ses traces tout en la protégeant des païens mécaniques.
Le lendemain soir, dès la tombée du jour, elle revêtit la cape jaune des citoyens et se dirigea plein ouest pour traverser le fleuve au plus loin de la zone interdite. Une fois sur l’autre rive, elle fila au nord en prenant soin d’emprunter exclusivement les rues et ruelles que les Francs Bénédictins inspectaient régulièrement pour garantir l’absence de mouchards, traceurs thermiques ou écho-sondeurs. Arrivée à proximité des ruines de la zone interdite, elle se fit encore plus discrète et prit le temps de faire une pause de quelques minutes pour observer les allées et venues tout en inspectant les bâtiments avec ses lentilles thermiques. La voie était libre. Elle se faufila le long d’un rempart, se rapprochant toujours plus de sa cible. Elle voyait maintenant distinctement une patrouille de brigade rouge longer un bâtiment avec leur démarche saccadée. Elle sortit de sa poche un insecte mécanique sur lequel une petite charge détonante avait été fixée. Elle lança l’insecte qui voleta quelques instants sans but avant de se diriger tranquillement vers une fenêtre au premier étage du bâtiment. Astrid attendit que la patrouille soit le plus loin possible de l’insecte et actionna la charge. La déflagration faisait immédiatement penser à un tir de canon sonique de petit calibre, typiquement ce que les bandes de petits caïds du centre-ville utilisaient pour se faire respecter. Les soldats mécaniques se dirigèrent au petit trot vers la source du bruit, ce qui donna le temps à Astrid de profiter de cette diversion pour se glisser dans la rue suivante. Elle n’était pas tirée d’affaire pour autant. Les légendes urbaines attribuaient toutes sortes de pouvoirs à ces ruines, bien que la pensée scientifique ne leur conférait qu’un pouvoir de nuisance raisonnable, lié aux poussières, aux gravats et aux nuisibles qui y rodaient la nuit. Dans certains milieux on parlait plus volontiers de spectres luminescents, ou de créatures fantastiques. Astrid prit une longue inspiration et se dirigea à pas de loup vers l’entrée qui avait été la cible de Gustafson la nuit précédente. Lorsqu’elle y parvint, elle remarqua que les gonds étaient visibles, ce qui lui permettrait de se concentrer sur ce point faible plutôt que de s’attaquer à la serrure. Personne aux environs, elle se pencha pour examiner la structure de la fixation. Elle n’était pas si épaisse et commençait même à être attaquée par la rouille. Astrid sortit une fiole de son sac et l’ouvrit avec un luxe de précautions. Quelques gouttes d’acide fluorhydrique bien placées rongèrent tranquillement le métal. En quelques minutes, les ferrures ne demandaient plus qu’une petite poussée pour céder, et c’est ce qu’elle fit. La porte s’ouvrit dans le sens opposé à sa conception ce qui fit gémir la serrure. Derrière l’ouverture, une pièce plongée dans l’obscurité.
Le cœur d’Astrid battait la chamade, elle sentait le sang affluer derrière ses tympans à un rythme effréné. Elle prit un instant pour faire une pause. La porte dégondée reposait sur le sol et malgré la relative obscurité de la nuit tombante, elle ne manquerait pas d’être découverte rapidement, il ne fallait pas trainer. La jeune femme se lança donc à la découverte de la zone interdite avec pour seul guide une lampe électrique. La pièce, au plafond à moitié éboulé, sentait l’humidité. On ne distinguait qu’une seule issue au fond, Astrid s’y engouffra sans hésiter. Elle parcourut alors un dédale de couloirs et de pièces qui s’enchainaient sans fin et sans logique apparente. A mesure qu’elle s’enfonçait plus avant, l’environnement s’améliorait. Aux décombres succédaient des dalles et parquets, l’atmosphère humide s’asséchait progressivement, et l’odeur passait graduellement de celle d’un caveau à celle d’une pièce légèrement renfermée. Après une demi-heure, Astrid commença à s’inquiéter. À ce rythme elle avait dû parcourir près d’un kilomètre sans rencontrer âme qui vive. Si elle n’avait pas trop dévié de sa trajectoire, elle devait donc être proche du centre de la zone interdite, voire l’avoir dépassée. Quelques minutes auparavant, bloquée dans sa progression par des pierres tombées de la voûte, elle avait dû rebrousser chemin et emprunter des escaliers qui descendaient d’un niveau, puis d’un second. À cet étage les pièces étaient encore mieux conservées, probablement à l’abri des grands bombardements qui avaient été commandités par le Nouvel Ordre. Au détour d’un couloir, la lueur de la lampe éclaira une voûte avec des inscriptions dans une langue qu’elle ne connaissait pas mais dont certains mots semblaient étrangement similaires à ceux des livres de prière que les Francs Bénédictins utilisaient. Intriguée elle passa sous l’arche et découvrit des rayonnages croulant sous le poids de livres de toutes les tailles et apparemment de tous les âges. La lumière de la torche balaya la pièce mais ne parvenait pas jusqu’au fond. Astrid intriguée prit quelques volumes et les ouvrit pour les parcourir. Elle ne comprenait pas la langue dans laquelle ils étaient écrits mais les enluminures et gravures lui en révélaient le sens. Peu à peu, avide de découverte, elle s’imprégnait de l’histoire de cette religion qu’elle pratiquait sans vraiment la connaitre. Elle ne se rendit pas compte qu’elle progressait lentement vers le fond de la pièce, livre après livre, étagère après étagère. Elle fut subitement tirée de ses songes par un bruit de pas. Lorsqu’elle se retourna, il était trop tard, Ils étaient là. Elle recula mais buta contre un rayonnage qui lui barrait la route. Elle commença à pleurer et la dernière chose qu’elle sentit fut le contact froid du métal sur sa tempe.