On dit que les chats sont territoriaux, mais il n’y a pas qu’eux, car au final les tueurs en série chassent dans une zone bien délimitée qu’il suffit de comprendre pour les débusquer. C’est peu ou prou la stratégie qui m’anima en cet hiver 2012. Tout avait commencé par un entrefilet dans la gazette locale qui avait attiré mon attention. Un corps avait été retrouvé par le chien d’un promeneur au bord d’un chemin qui longeait l’ossuaire de Douaumont. Ceux qui connaissent la région jugeront de l’ironie de la chose puisque la Grande Guerre a fait ici des milliers de victimes. La gendarmerie dépêchée sur place avait tout d’abord naturellement pensé à un vestige, tout comme ces obus, ou diverses pièces métalliques qui remontent avec le temps. La terre dans cette région est vivante et vomit régulièrement toutes sortes de rebuts de la guerre qui l’ont écorchée des mois durant. Il n’est pas rare que, même un siècle après, un agriculteur prenne sa charrue dans un barbelé qui n’y était pas la veille. Mais cette fois le cadavre était plus frais, daté de seulement quelques jours. Les services de l’identification avaient permis de lui donner un nom et un visage : il s’agissait d’un vagabond d’une vingtaine d’années qui s’était vraisemblablement battu pour une dose d’héroïne ou un peu d’alcool. Il avait été enterré à la va-vite sur le bord du chemin. Ce qui m’intrigua dans ce court article était le mode opératoire. Le tueur avait pris le temps d’enterrer le corps : n’importe quel autre vagabond se serait contenté de le camoufler au fond de ces bois si épais, et n’aurait pas retourné plusieurs centaines de kilos de terre humidifiée par les pluies des dernières semaines. Pour creuser ce genre de trou il fallait un minimum d’équipement comme une pelle ou une bêche ne serait-ce que pour venir à bout des quelques racines en surface. Ensuite, pourquoi avoir prit cette peine mais ne pas l’avoir fait un peu plus loin du chemin et d’un site touristique ? À la rigueur le tueur aurait pu profiter d’une des centaines de tombes déjà aménagées sur place et qui ne contenaient plus grand-chose depuis bien longtemps. La découverte du corps avait eu lieu très peu de temps après son inhumation, ce qui l’avait laissé dans un assez bon état de conservation et donc allait fournir une foule d’indices à la médecine légale. Il semblait d’une part que le tueur avait bien plus réfléchi son acte que ce que l’article voulait bien laisser penser, et d’autre part que la méthode employée était faussement maladroite, ce qui ne laissait pas de doute sur la nature particulière de l’assassin et la préméditation.
Je me renversais dans mon fauteuil, le journal posé sur la table du salon. Les premiers rayons du soleil d’octobre peinaient à réveiller la ville, mais j’avais déjà englouti mon second café. Je ne mange jamais rien de solide au petit déjeuner, cela me laisse lourd et me donnait même des aigreurs d’estomac à une époque. Je préfère entretenir une légère faim qui aiguise mes sens tout en me permettant de rester svelte. Je fermais les yeux et laissais mon esprit dérouler toutes sortes d’hypothèses dans une démarche d’ouverture, fondée sur mon expertise du sujet, avant de sélectionner les plus plausibles et de les resserrer en un étroit faisceau. Il me fallait m’intéresser à la victime. Plus j’en apprendrais sur elle et plus j’en saurais sur le profil de l’assassin. Pourquoi un vagabond ? Le plus probable était qu’il n’avait pas d’attache, pas de famille ou d’ami qui le rechercherait activement. Cela laissait le champ libre pour gagner un peu de temps, donc potentiellement faire subir quelques sévices avant d’abandonner le corps aux insectes. Je prenais ma veste et sortais. L’air commençait à être vraiment froid, je soufflais dans mes mains pour les réchauffer tandis que je me dirigeais vers ma voiture. Je roulais tranquillement en observant comme toujours la vie autour de moi. Les mères de famille qui laissaient leur progéniture à l’arrêt du bus scolaire, les cadres pressés le long des trottoirs, les poivrots déjà accoudés au bar, et les inévitables vieilles dames qui faisaient prendre l’air à leur bichon frisé. Les réverbères commençaient à s’éteindre, rue après rue, quand j’arrivais à l’hôpital.
Je garais comme d’habitude ma voiture dans un recoin du parking, pas trop près de l’entrée du bâtiment, pour me laisser profiter de quelques mètres de marche entre les autres véhicules. Les grosses berlines des médecins et chirurgiens, les familiales des infirmiers, et toujours la vieille Peugeot hors d’âge du médecin légiste, le plancher troué et piquée de rouille. J’aimais imaginer les histoires de ces gens, comment ils vivaient, ce qu’ils faisaient de leurs congés, s’ils avaient des amis, des enfants. Comme les chats, j’ai mes routines et mon organisation, mes schémas mentaux qui peuvent paraître incongrus mais qui me ressemblent, et surtout le goût de la chasse. Je traque ma proie pendant des jours, des semaines, sans me résigner, sans m’impatienter. Tout comme les félins, plus que la capture, c’est la sensation de l’adrénaline qui monte lors de cette attente qui me rend dépendant. J’aurais probablement dû travailler un peu plus à l’école pour devenir flic. Peut-être que j’aurais fait un brillant enquêteur en mettant mon talent au service de l’ordre. Mais je préférais garder cette activité comme un jardin secret, pour ne voir que le côté plaisant du hobby, sans entrer dans le productivisme inhérent à une activité professionnelle. J’imagine que les budgets de l’État sont de surcroît souvent limités, ce qui nécessite de traiter bien plus de cas, et ne laisse guère le temps au travail fait avec passion. Peaufiner les détails dans une quête de la perfection n’est dès lors possible que dans un cadre personnel et non professionnel.
J’entrais dans le département de médecine légale et me dirigeais vers le vestiaire pour y enfiler ma blouse de service. Mon travail consistait en quelque sorte à faire le ménage. Lorsque des corps venaient ici pour être expertisés, et une fois le découpage en règle effectué, il fallait faire place nette pour que les familles récupèrent un semblant de proche, et pas un amas de chairs. J’étais donc en charge de la pose des agrafes, du pubis jusqu’au sternum, de l’évacuation des viscères abandonnés dans des récipients métalliques, et du nettoyage des traces de fluides corporels sur les tables et au sol. Une fois ceci fait, je devais remettre le corps en chambre froide avant embaumement, ou crémation. J’étais en quelque sorte une petite main de la médecine légale, et ce que j’aimais par-dessus tout était d’assister parfois le médecin. Dans certaines affaires il demandait mon aide et me laissait participer à l’analyse. C’était par exemple le cas lorsque des corps étaient trop lourds pour être manipulés seul, où lorsque des membres étaient éparpillés et qu’il fallait reconstruire un puzzle pour voir s’il ne manquait pas une pièce. Ces jours-là je peinais à cacher mon excitation. Lorsque je saluais le médecin et qu’il m’énonçait les tâches du jour, j’observais que le vagabond faisait partie de la liste. Il avait été examiné la veille alors que j’avais fini mon service et le médecin devait rendre son rapport dans la journée. Je devais me contenter de refermer l’abdomen et faire place nette avant que les collègues de la morgue ne l’emmènent pour la crémation. En discutant rapidement je comprenais qu’il avait effectivement été supplicié avant d’être enterré. Le médecin évoqua un malade que la gendarmerie devrait rapidement appréhender si la population voulait dormir tranquille. J’y voyais moi l’acte d’un tueur en série qui n’était pas débutant et qui était déjà dans une phase où l’adrénaline de son rituel de chasse, torture et mise à mort ne suffisait plus. Il lui fallait expérimenter la chasse en tant que proie, se sentir menacé pour vivre intensément. C’est pour cela qu’il laissait volontairement plus de traces. La gendarmerie ne devrait pas tarder à trouver d’autres victimes.
Quelques semaines plus tard, mon sentiment se vérifia. Le corps d’une femme sans abri avait été retrouvé le long d’un sentier touristique. Cette fois j’avais vu la camionnette de la gendarmerie arriver et déposer son chargement dans une des chambres froides. Cette fois j’avais pu assister discrètement à l’autopsie et constater par moi-même que des traces de violences toutes fraiches étaient bien visibles sur tout le corps. Cette fois l’article du journal local n’était plus relégué en dernière page mais était remonté dans la hiérarchie des priorités. Cette fois comme la précédente je profiterais de l’activité du médecin légiste lors des jours suivants pour aller consulter son rapport. Cette fois j’ajouterais mon analyse à mon propre dossier pour dresser un portrait plus fidèle du tueur.
La gendarmerie locale n’était pas franchement habituée à ce genre de cas, ni très dégourdie. Il avait fallu deux autres victimes en décembre et février pour qu’elle commence à faire des liens entre les affaires. Cela m’avait permis d’avoir une sérieuse longueur d’avance sur les enquêteurs spécialisés qui ne tarderaient plus à venir reprendre l’affaire. Cela combiné à mon expertise du sujet m’avait déjà permis d’identifier le mode opératoire et un profil de l’assassin. Je n’avais plus qu’à attendre une opportunité de me mettre en chasse. Lorsqu’ils ont une victime en vue, les chats aiment s’en rapprocher le plus discrètement possible, puis danser avec elle. Commence alors un jeu pervers alternant capture, fausse négligence conduisant à une fuite, puis nouveau coup de patte immobilisant la victime. Ce n’est qu’une fois qu’elle est épuisée ou inerte qu’ils se décident à la croquer ou à lui planter un coup de griffe fatal. Je pouvais maintenant me lancer sur la trace de ma proie, un peu frustré que le temps me soit compté par la progression inévitable de l’enquête officielle.
Le lendemain je me dirigeais vers le centre-ville, profitant d’un congé. J’éliminais assez rapidement quelques fausses pistes pour me concentrer sur deux candidats aux forts potentiels. Je passais la journée à suivre le premier et son attitude confirma mes soupçons. L’homme avait la trentaine, un physique banal, une garde-robe banale, vivait dans un petit pavillon banal dans un quartier banal. Monsieur tout-le-monde, probablement le voisin idéal qui n’élève jamais la voix, ne fait jamais de fête trop tard le soir de peur de déranger le quartier, dit bonjour à la dame et peut être même se propose de temps à autres pour promener un caniche. Vraiment rien ne pourrait éveiller les soupçons chez un passant ou même un habitant du voisinage. Le profil que j’avais établi faisait état d’un homme assez fort pour maîtriser une victime mais pas plus solide que des vagabonds probablement saouls au moment de l’acte. Il faisait également état d’un sens aigu de la précision : les entailles que j’avais vues de mes propres yeux sur les cadavres présentaient des bords nets, des découpes acérées faites avec des outils de professionnels, cela ajouté à un sens du détail macabre comme faire inhaler et avaler de la terre à ses victimes pour faire croire à un enterrement de leur vivant. J’avoue que ce dernier détail m’avait beaucoup plu et inspiré. L’homme que j’avais devant les yeux trahissait ce goût de la perfection dans l’exécution : sa chemise était parfaitement repassée, ses cheveux étaient décoiffés avec un grand soin, sa barbe faussement naissante trahissait un rasage maîtrisé, et son attitude changeait radicalement lorsqu’il croisait quelqu’un. Il avait alors l’air gauche, presque boiteux, ce qui donnait une impression de faiblesse, mais une fois seul à l’abri des regards, son pas reprenait une démarche assurée, à un rythme métronomique. Le jardinet devant sa maison laissait entrevoir une pelouse de taille faussement inégale bordée par une allée impeccablement dégagée, vierge de toute brindille et mauvaise herbe. Pour qui savait observer, tout chez cet homme trahissait un esprit parfaitement froid et méthodique, sous un voile d’apparente décontraction. Qui de normalement constitué prend la peine de cacher sa vraie nature à ce point, et ne s’enorgueillirait pas d’une pelouse parfaitement entretenue, d’un pantalon impeccablement défroissé ? J’avais commencé ma recherche par les listes de personnels des hôpitaux et assimilés de la région, toutes les personnes pouvant se procurer des outils chirurgicaux avec grande facilité. Je l’avais ensuite réduite aux seuls hommes célibataires entre vingt et cinquante ans, puis resserrée autour de ceux qui étaient natifs des environs et connaissaient potentiellement les bois. Je savais donc que l’homme vérifiait tous les critères et plus encore : sa maison était située dans un quartier historique en bordure du centre-ville — ce qui en passant était bien trop proche de mon domicile. Je savais très bien que la région était un véritable gruyère, traversée de nombreux tunnels ayant été aménagés pendant des siècles. On pouvait fort bien imaginer que sa cave débouchait sur un de ces tunnels, ce qui en ferait l’endroit rêvé pour des séances de jeux avec ses victimes. Une fois qu’il a acculé la souris dans un recoin de la pièce, le chat peut tout à loisir la contempler et prendre le temps de jouer avec elle. Je devais vérifier ce détail de l’architecture locale aussi je patientais jusqu’à la nuit dans ma voiture.
Quelques heures plus tard, le quartier commençait à s’endormir. La lumière qui filtrait toujours à travers les volets de ma cible finit par s’éteindre. Je patientais encore une heure en m’assurant aux jumelles que plus aucune activité n’était visible dans la maison. Si l’homme avait regagné sa chambre au moment de l’extinction des feux, il serait maintenant profondément endormi. Je sortais du véhicule et m’approchais à pas de loup. La maison n’était mitoyenne que d’un côté ce qui me permit d’en faire le tour. Je commençais par le cabanon de jardin qui n’était fermé qu’avec un loquet très simple à faire sauter. Une ribambelle d’outils parfaitement rangés et nettoyés m’accueillit quand je franchis le seuil. Cela confirmait cette précision maladive : on aurait dit les outils achetés le jour même si la patine des manches en bois n’avait pas trahi leur âge. Quelques-uns d’entre eux attirèrent mon attention : une pelle, une bêche plate, une impressionnante tenaille, une pioche, et des mètres de cordes soigneusement lovés. La superficie du jardin et l’absence totale de tout potager, arbre et jardinière me signifiait que ces outils étaient destinés à un autre usage. Je refermais le cabanon en silence et me dirigeais vers la porte latérale du garage. Aucune alarme n’avait attiré mon attention lors des heures que j’avais passées à observer la bâtisse. Le chat aime reconnaître le terrain avant de frapper. Je pris le risque de poser un gant sur la poignée de porte, et constatais avec étonnement qu’elle n’était pas verrouillée. Un pas de plus et j’étais dans la maison, l’oreille dressée, les pupilles dilatées, les vibrisses à l’affût. Comme une ombre invisible dans la nuit, je me glissais alors dans les différentes pièces, toutes invariablement rangées à la perfection, pour finir par débusquer le rongeur qui vivait dans ce terrier. Dans le lit au carré qu’un sergent instructeur aurait pris en exemple, l’homme dormait du sommeil du juste. Je mis ma main gantée au-dessus de sa bouche, approchais de l’autre la seringue de sédatif de son cou, et frappais des deux en même temps avant qu’il n’ait pu émettre le moindre son. J’avais à ma merci celui qui avait tenu mes sens en éveil pendant des mois. Une fois traîné à la cave, je pu confirmer mon hypothèse en le déposant dans l’entrée d’un tunnel de pierre simplement dissimulée par une étagère remplie de bien trop peu de pots de confiture pour être crédible. L’homme commençait à se réveiller et tirait sur ses liens, gesticulait et tentait de protester vainement à travers son bâillon. Je pouvais commencer à jouer avec ma souris.
Je ne vais pas ici détailler les quelques heures qui s’ensuivirent, mais je peux dire que j’en retirais une assez grande satisfaction. Je prenais plaisir à imiter ce que j’avais appris de son mode opératoire, et songeais sérieusement à introduire certaines de ses pratiques dans mes propres rituels. Après un temps le jeu ne m’amusait plus puisque l’homme ne répondait plus à mes stimuli, épuisé par la douleur. Alors je sectionnais une artère d’un coup sec et précis comme il aurait pu le faire. Je chargeais le corps dans la voiture et empruntais une pelle dans le cabanon. Ce qu’il restait de la nuit fut alors consacré à une activité nettement plus sportive et moins plaisante le long des voies touristiques qui serpentaient dans les bois. Je creusais une fosse à peine assez profonde et y déposais le corps avec une apparente précipitation de sorte qu’on croirait à une nouvelle victime de la même série. Belle ironie. Je prenais soin de prélever une mèche de cheveux à la base du crâne que je rangeais dans une petite pochette de plastique. Une fois mon œuvre faite, je rentrais à mon appartement et me préparais un thé. Pendant que l’eau chauffait, j’allais vers la bibliothèque et me saisissais de l’album de famille. J’ajoutais alors une page sur laquelle je plaçais la mèche de cheveux et écrivais en légende mars 2012.
On dit que les chats sont territoriaux, mais il n’y a pas qu’eux, car au final les tueurs en série n’aiment pas partager leur terrain de jeu.