Nuit polaire

Lorsqu’il poussa la lourde porte du troisième sas d’isolement, Serguei Ivanovitch Bondarev, officier de seconde catégorie du FSB, ne pu retenir un haut le cœur. Il avait été envoyé avec son équipe dans ce coin isolé de Sibérie pour rétablir le contact perdu quelques mois plus tôt avec la base. Sa formation à gérer des situations d’urgence et ses années de pratique parmi l’élite du FSB l’avaient préparé à de nombreux défis, lui avaient durci le cuir et forgé un mental d’acier. Il était réputé pour son sang froid à toute épreuve à tel point que nombre de ses pairs se demandaient très sérieusement s’il n’était pas déficient. N’importe quel être de chair et de sang ressent des émotions. Certains parviennent à les refouler ou les cacher au plus profond d’eux-mêmes lorsque la situation l’exige, mais Serguei était d’une autre trempe. Il ne savait trop à quoi s’en tenir lorsque le commandement lui avait confié cette mission. Comme toujours, l’information primait sur le reste, et son prix était bien trop élevé pour qu’on la dilapide à la moindre occasion. Il n’avait donc eu connaissance que du strict nécessaire au bon déroulement de la mission. La base de Khatanga, au nord du cercle polaire, travaillait sur un projet pour la flotte maritime militaire de Russie depuis le mois de septembre 2020. Après un peu plus d’un mois les communications avec l’État Major avaient commencé à s’espacer tout en se détériorant. Les messages chiffrés ne pouvaient plus qu’être partiellement lus en raison de pertes liées au transfert satellite erratique. Après fin octobre la teneur des rapports désormais hebdomadaires était devenue incohérente voire complètement fantaisiste. Depuis mi-novembre plus aucune communication n’était émise. On avait d’abord cru à une défaillance du satellite mais aucun incident n’avait été à reporter sur les autres canaux avec le Grand Nord. En janvier il avait été décidé en haut lieu de mandater une mission de renseignement pour comprendre la raison de ce silence. Le FSB avait donc été sollicité dans un but clair : voir, enregistrer en rapporter.

Serguei se trouvait maintenant dans une pièce où régnait une odeur pestilentielle, que ne laissait pas deviner le bon état général de l’extérieur du bâtiment. Partout où son regard portait, le désordre régnait. Une forte odeur de moisissure se dégageait des meubles qui occupaient l’espace de ce quartier d’habitation. Le canapé était à moitié défoncé, ses coussins éventrés vomissaient leur garniture sur le sol. La table en bois renversée n’avait plus que trois pieds dont un avait été partiellement rongé. La toile qui tapissait les murs était par endroits arrachée en grands lambeaux verticaux. En s’approchant on pouvait distinguer des griffures dans le plâtre. Mais ce qui retint immédiatement l’attention de Serguei fut un carnet posé sur le rebord du plan de travail.

L’officier avait d’un coup d’oeil embrassé la scène mais savait d’expérience qu’il ne fallait jamais tirer de conclusion trop hâtive. Ce carnet n’avait rien à faire à cet endroit, d’autant qu’il n’était pas du modèle habituellement fourni par l’administration. Il devait s’agir d’un des rares effets personnels autorisés en déploiement opérationnel, surtout sur une mission jugée suffisamment importante pour envoyer un détachement spécial de Moscou. Ce carnet pouvait être un livre de recettes, un recueil de photos qui permettait de combler l’absence du foyer, ou un journal personnel. C’était une pratique courante d’inciter cet usage, pour permettre à la fois d’avoir un compagnon à qui se confier sans pour autant déverser ses inquiétudes sur un camarade, mais aussi donner accès aux méandres psychologiques des soldats une fois ces carnets collectés. Il saisit le calepin et en tourna machinalement les pages. Il n’en restait que quelques blanches, toutes les autres étaient méticuleusement remplies et datées. L’écriture d’abord soignée devenait nerveuse, rapide, les mots parfois illisibles, simplement remplacés par un trait ou une abréviation. Avant d’aller plus loin dans le bâtiment, Serguei décida de prendre un temps pour lire en diagonale quelques pages, et peut être se faire une idée de ce qu’il avait pu se passer ici.

5 septembre 2020 – base militaire de Khatanga
Je suis arrivé aujourd’hui dans mes quartiers à Khatanga. La base n’est pas très grande mais plus chaleureuse que ce à quoi je m’attendais. Je ne crois pas avoir jamais été si loin au Nord. Le soleil a ici une trajectoire très étrange, comme s’il était pressé de fuir. J’appréhende un peu la nuit polaire qui m’attend dans quelques semaines. J’ai été accueilli par le colonel Klimov qui dirige les opérations. Il ne m’a pas expliqué la mission, le briefing sera donné demain par le lieutenant Sorokine. Nous avons quartier libre pour la soirée, je vais en profiter pour faire connaissance avec le reste des camardes. Nous ne sommes que douze, autant partir sur des bases agréables !

Serguei feuilleta quelques pages qui relataient des banalités sur le froid et la nuit qui gagnaient peu à peu la base, à mesure que la Sibérie s’enfonçait dans l’hiver.

26 octobre 2020
Sorokine nous cache quelque chose. C’est évident, il s’enferme des heures avec Klimov et ressort pâle comme un linge. Je trouve que les blocs de glace qui sont remontés de la rivière vers le laboratoire pour analyse ont une couleur de plus en plus étrange, j’ai entendu Sorokine en parler. L’officier radio est de moins en moins sollicité pour rendre compte à Moscou, ils ne doivent plus savoir comment présenter les nouvelles. L’ambiance générale se dégrade chez les camarades, le climat de suspicion nous gagne peu à peu, même Ierchov qui a toujours une bonne histoire à raconter ne vient plus dans le carré boire un coup le soir.

1er novembre 2020
Il s’est passé quelque chose cette nuit, je suis inquiet. Des bruits sont montés du laboratoire, j’ai cru qu’un camarade avait un peu trop forcé sur la bouteille avant de se coucher. Il y a eu comme un juron qui m’a réveillé, vers 2 h je dirais, puis des bruits de verre brisé, peut être de bagarre. J’étais encore un peu endormi, je ne pourrais jurer de rien. En tout cas ce matin Ierchov et Sorokine ont disparu. Plus aucune trace d’eux, ni dans la base ni alentour. Le colonel Klimov a demandé des volontaires pour une battue dès que le soleil serait levé. J’ai fait équipe avec Barkov qui travaille au laboratoire. Pendant la battue il était très nerveux et a fini par me parler, ce qui est contraire au règlement. Il semblerait qu’il se soit effectivement passé quelque chose qui n’était pas prévu hier soir. Comme il marmonnait dans sa barbe pour ne pas être entendu des autres je n’ai pas bien saisi les détails mais dans l’ensemble j’ai compris qu’ils analysaient un des blocs remontés il y a une petite semaine quand une sorte de lueur étrange a gagné la pièce. Quelque chose qui aurait été emprisonné dans la glace et qui se serait échappé. Sorokine qui supervisait les opérations a alors eu un comportement très bizarre, comme si on l’avait frappé dans l’estomac alors que personne n’était à côté de lui. Il est tombé à genoux et lorsque les camarades se sont approchés il les a envoyés paître, s’est relevé et a balancé un coup de pied dans une armoire, faisant tomber quelques fioles. Puis il s’est tenu les côtes pendant quelques minutes sans bouger, et est parti en vitesse avec une respiration rauque. J’en frissonnais quand le grésillement de la radio nous a rappelé à la réalité. Après deux heures de recherches dans la neige, en cercles concentriques autour de la base, nous n’avions identifié aucune trace et le soleil commençait à retomber alors Klimov nous a rappelés. Nous avons verrouillé le sas. J’espère vraiment que Ierchov n’est pas dehors parce qu’il fait un froid terrible. Il ne passera pas la nuit. C’est un brave gars, pas comme Sorokine.

15 novembre 2020
Toujours pas de nouvelles des disparus. Mais plus trop le temps d’y penser, on a un gros problème : une moisissure s’est attaquée aux vivres, même secs ! Et en un temps record ! Ce matin la porte de la cambuse était ouverte et l’odeur prenait à la gorge. Il ne reste quasiment plus rien, de quoi tenir au maximum deux semaines. Klimov s’est voulu rassurant, mais on sait que ça va être compliqué de se rationner en attendant un approvisionnement. Aucun hélicoptère ne peut nous ravitailler par ce froid, il va falloir qu’un détachement aille s’approvisionner au dépôt de Norilsk mais c’est à pas loin de 1000 km, il va au moins leur falloir une semaine pour faire l’aller-retour, de nuit en plus ! Quatre camarades ont pris ce matin la piste avec deux camions chaînés. On n’est plus que six dans la base. Le moral est au plus bas. Klimov a sorti une bouteille de vodka de sa réserve personnelle.

À ce stade, les messages dans le carnet devenaient de plus en plus concis, se bornant à décrire le menu du jour — toujours plus chiche — et à quel point l’ambiance était pesante. Pour ajouter à l’enfermement, la communication satellite avait été complètement coupée, visiblement sabotée, un peu avant le 15 novembre. Le sort semblait s’acharner sur la base. Serguei reprit la lecture des passages suivants.

12/12/20
Sommes dans la nuit perpétuelle. Pas grand espoir de revoir le soleil. Pas de nouvelles de Ierchov. Doit être mort. Sorokine aussi. Ou partis. Pas de nouvelles du convoi. Klimov rationne toujours plus. J’ai faim.

20/12/20
Pas dormi cette nuit. Un grand cri nous a réveillés. On est allés dans le carré. On n’était que 4. On va tous y rester, les armes ont disparu. On va tous dans les quartiers de Klimov.

Serguei remarqua alors que bien que la situation décrite paraisse désespérée, le style redevenait plus intelligible et la graphie regagnait en lisibilité. Comme si, proche du précipice, l’auteur se réfugiait dans l’écriture pour consigner ce qui pouvait être ses dernières heures avec le soin d’y apporter une touche de sérénité. Peut-être pour donner une image apaisée à sa veuve à qui on apporterait peut-être des fragments choisis de carnet. Peut-être que lorsqu’on se sait condamné on se détache de ses angoisses.

12 janvier 2021
Je suis fatigué. Les vivres sont épuisés depuis des lustres, mais je n’ai plus faim. Vassili et Nicolaï sont devenus fous à force de privation, ils ont commencé à ronger la table en bois prétextant que la cellulose se digérait très bien. Le colonel Klimov a voulu partir pour trouver des secours. Je ne sais plus trop quand, mais il n’y a plus grand-chose à manger. Je perds la notion du temps dans ce fichu grand nord. J’ai fini le second bras hier. Le soleil tarde à se montrer, je n’en peux plus de vivre dans la pénombre. Je crois que je sombre moi aussi un peu plus chaque jour. Le Maître m’appelle.

Serguei commençait à prendre peur à la lecture de ces mots, à l’évidence écrits par un déséquilibré qui était passé de l’autre côté. La privation de lumière et de nourriture avaient visiblement eu des conséquences dramatiques sur son esprit. Il arrivait à la fin du carnet, le dernier paragraphe était daté de quelques jours seulement avant l’arrivée de l’équipe de recherche.

24 janvier 2021
Je suis enfin libéré. Le Maître Sorokine m’a pleinement transformé. Bénie soit la nuit qui l’a vu tirer son pouvoir de la glace. Les bacilles nous rendent plus fort, Vassili a eu tort de ne pas y croire. Il ne croit plus rien désormais ! Il fait trop chaud dans la base, je vais devoir sortir plus régulièrement pour me rafraichir. Le Maître s’est construit un abri à quelques centaines de mètres, je pense le rejoindre dans les prochains jours, une fois que j’aurai un peu nettoyé. Il ne faudrait pas effrayer les prochains visiteurs !

À cet instant Serguei vit une tache rouge se former sur le sol. Elle s’étalait doucement à mesure qu’un filet de sang l’alimentait. Interloqué il remonta à la source sanglante pour se rendre compte qu’elle émergeait de son abdomen. La prise de conscience fut assortie d’une douleur fulgurante lorsqu’il ressentit enfin l’impact du pieu de glace qui l’avait transpercé quelques instants plus tôt. Une créature étrange, qui avait peut-être été humaine un jour, se tenait derrière lui en appuyant sur cette arme de fortune. Serguei voulait crier mais sa gorge se remplissait de sang et ne laissait échapper que quelques gargouillis. Ses jambes se dérobèrent et il finit par tomber au sol lorsque la créature le lâcha.

31 janvier 2021
Nous avons reçu hier la visite de quelques agents. Ils sont arrivés à point nommé, nos réserves commençaient à se tarir. Ces militaires semblent bien entrainés, la viande n’en sera que de meilleure qualité. Le jour se lève, je vais aller rejoindre le Maître.