L’enfant du siècle

Je vais vous raconter l’histoire de mon ancêtre comme on me la contait étant enfant. Ma grand-mère adorait voir nos yeux briller lorsqu’elle commençait son récit en famille, même s’il est évident qu’il était un peu fantaisiste. Adam est né dans la seconde moitié du XIXème siècle dans un village de la principauté du Liechtenstein. À cette époque, la puissance des Habsbourg domine l’Europe et le petit pays est coincé entre des voisins influents sans savoir auquel s’allier. La tension politique et économique s’étend à tout le continent jusqu’à ce que l’Empire de France déclare la guerre au Royaume de Prusse. Ce fut la première des trois guerres que connut Adam.

Sa famille, qui est aussi la mienne, craignait que ce conflit ne se propage plus largement à tout le continent, voire au Monde. Plutôt que se refermer sur lui-même, le petit village se tourna vers les autres, partant du constat que l’ouverture est l’exact opposé de la haine. De la sorte, les causes racines de la guerre sont contrecarrées et elle peut être évitée, ou du moins contenue. C’est ainsi qu’Adam apprit à s’ouvrir aux autres, à partager, à offrir sans arrière pensée. Très tôt ses parents lui en montrèrent les bienfaits. Il se sentit donc naturellement investi d’une mission et décida, dès la fin de la courte guerre, de quitter son village pour propager ces préceptes dans une région qui en avait bien besoin, l’Alsace-Lorraine fraîchement acquise par le royaume de Prusse. L’histoire de mon ancêtre se confond avec celle de l’Europe, mais elle ne fut pas forgée dans le sang et la ruine. À l’inverse, j’ai toujours ressenti dans ce récit une profonde humanité, une bonté sans limites, venue d’un homme qui fut attaché toute sa vie à rapprocher ses semblables les uns des autres.

Son voyage débuta donc au milieu de l’année 1872. Le chemin pour l’est de la France, ou plutôt l’ouest de la Prusse, fut long. Adam se déplaçait de village en village, proposant son aide aux champs contre une soupe et un lit. Il ne souhaitait jamais d’argent en échange de ses services, préférant nettement partager ce qu’il savait, aider ceux qui en avaient besoin et en retirer encore plus de motivation pour poursuivre sa route et voir si le monde tel qu’on le présentait dans les journaux était si noir que cela. Partout où il s’arrêtait il ne pouvait que constater que, passée la première appréhension de l’étranger, de celui qui ne parle pas ou peu votre langue, qui vient de plus loin que la colline, le langage humain est universel et les visages s’ouvrent rapidement. Parmi ses rencontres que me relatait ma grand-mère, il y avait des paysans, des viticulteurs, des marchands, des ouvriers, des mineurs, toute la classe populaire de l’époque. Les plus généreux étaient ceux qui ne possédaient presque rien. Le voyage dura ainsi plusieurs mois, il arriva à destination au cœur de l’hiver.

La région était connue pour la rigueur de son climat. Adam se réfugia dans un petit village d’Alsace où il trouva une famille accueillante qui l’hébergea sans autre contrepartie que des histoires venues de son lointain pays. Leurs langues étant très proches, mon ancêtre et ses hôtes se comprenaient plutôt bien. Il finit par devenir un membre à part entière de la famille, et l’été venu il décida de rester pour les aider aux champs. Il resta finalement plusieurs années dans ce petit village des environs de Saverne, et finit par y épouser la fille d’un viticulteur voisin, Adèle. Le couple vécut ainsi heureux dans les environs, toujours volontaire pour prêter main forte. Adam avait trouvé en Adèle une âme aussi charitable que la sienne. L’amour qui les unissait était si intense qu’ils ne pourraient plus jamais vivre l’un sans l’autre, ils le savaient.

Malheureusement tout le monde ne partageait pas leur vision des relations humaines. Avec le XXème siècle arriva la seconde guerre que connut Adam, plus dévastatrice que les précédentes, comme si la rancœur accumulée partout en Europe se déversait soudainement, aveuglément. Les hommes des alentours furent très peu mobilisés par les discours patriotiques, peut-être grâce à la bienveillance et à l’apaisement qu’Adam et Adèle avaient su insuffler dans leurs esprits. C’est ainsi que se créa une bulle hors du temps autour du village et de ses proches voisins, qui furent ainsi miraculeusement épargnés par la sauvagerie. À plusieurs reprises, ils accueillirent des soldats venus des deux côtés de la ligne de front, qui finirent par déposer les armes et rejoindre les habitants du village. Il n’y avait pas de place pour la haine de l’autre mais toujours un lopin de terre à céder pour qu’un nouvel arrivant y construise une maisonnette. Le village grossit tant et si bien qu’il finit par se former une communauté de plus de mille personnes et que l’espace et la nourriture venaient à manquer. Alors Adam et Adèle décidèrent de faire leurs adieux pour trouver un nouveau foyer. Ils laissaient ainsi leur place tout en disséminant leurs valeurs à d’autres régions.

La guerre avait laissé derrière elle une terre dévastée. Partout où il passait, le couple lisait la peur et la misère dans les regards. Des plaies béantes ouvraient le sol, les forêts avaient disparu, la mort flottait dans l’air. Ils se dirigèrent plus au nord, dans les cités minières proches du Luxembourg. Les conditions de vie y étaient plus dures qu’ailleurs. Mais le couple trouva là encore une population qui les accueillit sans juger leur accent germanique, sans poser de question sur leur dessein. Ils s’y sentirent bien, en harmonie avec leur environnement, et décidèrent de reconstruire ce que la guerre avait détruit, à leur manière : avec beaucoup d’amour. C’est dans cette petite ville que naquit mon grand-père, que je ne connu jamais, ainsi que ses six frères et sœurs. C’est dans cette ville que ma grand-mère donnerait plus tard naissance à mon père. La vie devenait moins difficile à mesure que les machines aidaient les mineurs et les agriculteurs. Les enfants grandissaient, encouragés par les valeurs de leurs parents. L’avenir leur souriait, chacun finit par choisir une voie. Mon grand-père opta pour la marine marchande, certainement poussé par une envie de voir comment on vivait dans d’autres pays, avec d’autres coutumes. Sa sœur ainée devint institutrice, l’un de ses frères pencha pour des études d’histoire, un autre fit le choix de la mine et se battit des années pour des causes justes et humaines aux côtés des syndicats.

C’est alors que se déclencha la troisième et dernière guerre que connut Adam. Celle-ci vous le savez dura encore plus longtemps et fut encore plus sauvage que la précédente. Comme si l’escalade n’avait jamais de fin, comme si le chaos et la barbarie étaient sans limite. La foi inébranlable d’Adèle et Adam en la bonté humaine subit un coup d’arrêt lorsque la région fut occupée. Ils ne parvinrent pas à domestiquer la peur de l’autre chez les soldats qui désormais déambulaient dans les rues et contrôlaient les allées et venues de toute la population. Son grand âge sauva Adam du camp de travail, il devait subir tous les jours la haine, lui qui l’avait combattue si longtemps. Pire, il devait prouver à chaque instant son identité, celle de son épouse, et le fait qu’ils étaient bien mariés. Comme si la noirceur de l’âme de ses semblables avait déteint sur elle, Adèle commença à souffrir d’une étrange maladie que les médecins ne parvinrent pas à diagnostiquer. Chaque jour elle s’enfonçait un peu plus, son visage autrefois si rayonnant devenait terne.

Les années passèrent, et l’armistice finit par être signé. Les enfants du couple avaient survécu à la guerre et tous se retrouvèrent dans la petite maison familiale. L’été donna un peu de répit à la famille qui retrouva un peu de couleurs. Adèle semblait aller mieux mais Adam savait qu’au fond quelque chose était cassé, qu’elle ne faisait que donner le change pour ses enfants, qu’elle faisait ce qu’elle savait faire de mieux en répandant l’amour autour d’elle. Ces quelques mois furent pour mon ancêtre les derniers instants joyeux qu’il connut. Avec l’automne, les enfants repartirent reconstruire l’Europe, chacun à sa manière. La maison redevint silencieuse, et la santé d’Adèle se dégrada à nouveau. Par une triste nuit de novembre, elle finit par s’éteindre, sans bruit, comme une bougie fatiguée dont la flamme disparait à jamais. Bien qu’il s’attende à cette épreuve, le cœur d’Adam ne put survivre bien longtemps à la disparition de sa moitié. Alors qu’il sortait pour aller chercher le médecin, Adam s’effondra dans la rue et s’éteignit à son tour à la clinique voisine. Comme ils l’avaient ressenti des années auparavant, et malgré les épreuves que la vie leur avait amenées, ils avaient toujours su qu’ils sauraient affronter tous les obstacles ensemble, mais aussi qu’ils ne pourraient jamais vivre l’un sans l’autre. Ainsi s’acheva la vie extraordinaire de mon ancêtre, Adam.

Je pense que c’est cette histoire qui m’a poussé à entreprendre des recherches généalogiques. Je n’ai jamais vraiment su si je m’étais lancé pour démêler le vrai du faux ou dans l’espoir secret de découvrir d’autres histoires merveilleuses. Il y avait bien sûr l’exceptionnelle longévité d’Adam et de son épouse, mais aussi la résilience et l’obstination à répandre des valeurs qui sont désormais les miennes, comme un cadeau génétique. Ce n’est que plusieurs années plus tard que je me suis rendu compte que l’histoire était à la fois plus banale et tout aussi merveilleuse que ce que me contait ma grand-mère. Adam n’était pas né au Liechtenstein mais dans un petit village d’Alsace : Lichtenberg. La traduction de ce nom germanique pourrait être “le mont lumineux”. Peut-être qu’une partie de l’histoire dérive de ce nom. Sa vie ne couvrait pas toute la période de l’histoire de ma grand-mère, mais se confondait avec celle de son père, Jean Adam. Je n’ai évidemment pas trouvé dans les archives d’éléments sur les convictions d’Adam et d’Adèle, mais j’y ai découvert de nombreuses autres histoires tout aussi merveilleuses, certaines même bien plus passionnantes. Peut-être qu’à mon tour un jour je les conterai à mes petits-enfants, et peut-être qu’à mon tour je transmettrai ce qui importe.