Je vais vous raconter la véritable histoire du Père Noël. Vous pensez savoir d’où il vient et ce qu’il est mais très peu de gens sont dans la confidence. Trop peu savent de quoi il retourne vraiment. Ce que je vais vous révéler me coûtera certainement cher un jour ou l’autre, mais je ne peux plus le garder pour moi.
Tout a commencé il y a bien longtemps, dans l’univers impitoyable des dieux grecs. Vous savez, celui-là même où on n’hésite pas à épouser son frère, manger ses enfants ou éviscérer ses sœurs. Cette riante contrée est aussi connue pour l’ingéniosité morbide de ses supplices. D’aucuns diront que ce ne sont que des paraboles inventées par d’obscurs philosophes antiques, mais je peux vous assurer que toutes ces histoires sont véridiques, j’en parlais encore hier à Atlas que j’ai croisé chez l’ostéopathe. Le pauvre souffre d’un lumbago chronique qui lui vient d’une vilaine posture inappropriée pour le port de charges lourdes. Je m’égare mais cela dit voilà un bon exemple de supplice : lui donner à porter le Monde sans aucune notion de risque SST, sans formation à son poste ni visite régulière de la médecine du travail. Revenons donc à nos moutons, comme je le dis souvent à Panurge.
En ces temps anciens, un des dieux de l’Olympe faisait régulièrement son malin, sous prétexte qu’il était plus rapide que les autres. Il s’amusait à les défier à la course et prenait un sournois plaisir à leur laisser une bonne longueur d’avance. Toujours un peu naïfs, ses adversaires donnaient leur meilleur pour finir en tête, mais Hermès, puisqu’il s’agit bien de lui, mettait la gomme sur les derniers mètres pour irrémédiablement ridiculiser ses concurrents. Ça l’amusait beaucoup. Ça amusait moins les perdants. Non content de courir plus vite que tous, Hermès se plaisait à s’afficher au bras de toutes les déesses. Son beau minois faisait des ravages, mais finit par attiser les jalousies.
À l’autre bout de l’Olympe, disons sur l’autre versant, parce qu’il ne vous aura pas échappé que l’Olympe est une montagne qui n’a donc pas vraiment de bout. À la rigueur un sommet mais guère plus. Sur un versant moins en vue donc, se trouvait un dieu moins gâté par la nature, ou plutôt par son créateur. Héphaïstos passait son temps à suer sang et eau auprès d’une forge. Il martelait le jour, ponçait la nuit, soudait le lendemain, et polissait le reste du temps. En fait je crois qu’il ne dormait jamais. Quand on y pense je suis quasi persuadé qu’il avait passé un marché avec Chronos pour avoir plus de temps que les autres. Héphaïstos donc, bien qu’il n’ait aucune minute à y consacrer, aurait bien aimé lui aussi flâner avec les belles donzelles de l’Olympe. Mais s’il était doué de ses mains, il était surtout horriblement boiteux et difforme. Avouez que ça n’aide pas pour la séduction. Alors il vantait les vertus de la beauté intérieure, de la spiritualité, de la pureté du cœur, tous ces trucs que les moches essaient de faire passer pour plus important que des tablettes de chocolat et un visage carré impeccable. Il se trouve que parmi les déesses, une seule semblait sensible à ces belles paroles. C’est pas lourd, mais bon, il suffit d’une après tout. La moyennement belle Artémis était à la fois charmée par la beauté d’Hermès et par les talents d’Héphaïstos. Il faut quand même que je précise qu’Hermès est son frère jumeau et Héphaïstos son demi-frère, mais on n’est pas à une consanguinité près au royaume divin de l’Olympe.
N’ayant qu’une prétendante sérieuse, le forgeron commença à se lancer dans l’art délicat de la joaillerie, à imaginer des présents de plus en plus complexes et technologiques. De son côté Hermès, piqué au vif par cet adversaire et ce défi qui n’aurait même pas dû être envisagé, rageait, pestait, et multipliait les attentions. Il créa des parfums, des foulards en soie imprimés, toute sortes d’objets luxueux pour charmer Artémis. Ils y passaient beaucoup de temps, ce qui ne plaisait guère à leur père, Zeus, l’assembleur de nuées, celui à la voix puissante, le repousseur de mal, le sauveur, le protecteur du mariage, et surtout un géniteur perpétuel, souvent hors mariage d’ailleurs. Celui-là donc commença à s’agacer, puisque les missions habituelles de ses fils n’étaient plus remplies que partiellement. Hermès ne délivrait plus les messages, ce qui créait une certaine ambiguïté dans les signaux qu’il envoyait aux Hommes. Comme tous les habitants de l’Olympe, Chronos était absorbé par la bataille de séduction et ne voyait plus le temps passer. Au pays des mortels, les siècles défilèrent et certains commencèrent à imaginer que les dieux n’existaient que dans leur esprit. Ils finirent même par les renier puisqu’ils ne les avaient pas vus depuis des lustres. Délaissés par la fourniture d’Héphaïstos, les Hommes durent laborieusement reconstituer les objets technologiques qui jusque-là leur tombaient tout cuits dans les mains. A force de persévérance, et de temps, la maturité des sciences leur permit de mieux vivre, érodant par là même les croyances divines.
Lorsqu’il s’aperçut que les Hommes ne croyaient plus trop en eux, et que les besoins couverts providentiellement n’étaient plus nécessaires, Zeus enragea. Comment avait-il pu laisser dériver la situation ainsi ? Alors il fit ce qu’un chef fait : il accusa son équipe d’avoir failli à sa tâche plutôt que de reconnaitre qu’il n’avait pas assuré. Eh oui, Olympe SA est une entreprise comme une autre après tout. Pour punir ses salariés, enfin ses enfants, il fit ce qu’un dieu grec fait, il imagina un supplice pervers. Je crois que le plus vicieux c’est que ni Hermès ni Héphaïstos ne se rendirent compte qu’ils tombaient dans un cercle infernal dont aucun ne sortirait vainqueur. Le principe de la punition était le suivant : un concours. Chaque année, alors que les feuilles auraient fini de tomber des arbres, fin novembre quoi, Héphaïstos serait chargé de concevoir des objets pour satisfaire l’envie de tous les Hommes et de les réaliser en un mois. Quand on y pense ça fait un sacré boulot ! Une fois ces objets confectionnés dans un temps record, Hermès serait chargé de les distribuer en une nuit. Zeus n’avait pas choisi la période au hasard, mais avait délibérément privilégié le creux de l’hiver. Je ne sais pas si vous avez déjà vu comment se balade Hermès, mais je peux vous dire que la feuille de vigne est amplement suffisante pour couvrir le peu qu’il y a à voir dans ce froid de canard. Les cadeaux au pied du sapin sont l’allégorie de la dévotion de deux dieux qui se prosternent au pied de la déesse de la nature. La règle du concours était simple : le premier qui ne remplirait pas sa mission aurait perdu, et son adversaire remporterait l’amour d’Artémis. Remarquez à quel point on ne demanda pas son avis à l’intéressée, qui de toute façon était déjà repartie dans sa forêt, éprise de Dionysos.
Et voilà donc ce grand secret désormais révélé. Sachez que la prochaine fois que vous ouvrirez un paquet sous votre sapin, vous participerez sans vous en rendre compte à un jeu pervers auquel ne manquera pas de rire Zeus. J’imagine qu’un jour j’aurais moi aussi à payer pour cette révélation, mais j’en prends le risque. Peut-être même que vous l’expliquer fait déjà partie de mon supplice.