Les visiteurs

L’obscurité s’était abattue sur la forêt. Zorg 12 était toujours en quête d’un recoin pour passer la nuit au chaud, il n’avait pas vu le temps passer. À défaut de mieux, il devrait se blottir au pied de cet arbre, au plus près du sol. La région n’était pas franchement accueillante, relativement fraîche, et très exposée aux Visites. Il n’aurait jamais dû s’éloigner de sa famille, mais la nourriture venant à manquer, il s’était porté volontaire pour cette expédition. Plus un bruit ne venait désormais troubler le crépuscule. Cette partie de la grande forêt était plus clairsemée que près du campement. Il commença à se détendre à mesure que l’intensité lumineuse baissait, il serait certainement sauf ce soir. Alors qu’il se relâchait complètement et se blottissait au pied d’un arbre solide, il y eut un tremblement, comme une onde qu’il put sentir remonter du sol. Les arbres alentour commencèrent à onduler au loin, formant une vague, d’abord peu intense puis grandissante. Zorg 12 commença à paniquer. Les anciens au campement l’avaient prévenu : ces signes étaient annonciateurs d’une catastrophe. L’étape suivante serait certainement la très crainte Visite. Pris de panique il poussa un cri. De l’horizon surgit alors une rangée de bras de métal verticaux. C’étaient eux. Il le savait : personne n’avait jamais pu raconter sa rencontre avec ces êtres surdimensionnés puisque tous ceux qui avaient eu le malheur de les croiser avaient tout simplement disparu, aspirés dans les limbes. La terreur le gagna. Il savait que cette planète était dangereusement infestée de ces entités démesurées. Il s’accrocha de toutes ses maigres forces au tronc d’arbre, mais il était déjà trop tard. La bête s’approcha en balayant tout sur son passage, faisant se courber les arbres, traçant un sillon dans le sol. Zorg 12 poussa un hurlement dément, mais il ne put lutter contre cette machine et fut emporté dans la nuit.

Cela faisait déjà trois lunes que Zorg 12 n’avait pas donné de nouvelles et que par conséquent les anciens avaient déjà décidé d’envoyer une nouvelle expédition à la recherche d’une terre plus nourricière. Sa famille ne se faisait plus trop d’illusions quant au sort qui lui avait été réservé. Ils avaient ressenti le sol vibrer sous l’onde provoquée par la Visite. Comme tant d’autres avant lui, il avait été fauché dans la force de l’âge. Ce soir-là, une petite cérémonie fut organisée. Une fois le campement nourri, les petits couchés en sécurité dans les abris dans les arbres, tous se retrouvèrent autour des anciens. Il y avait Krati 3 et Grunt 4, qui étaient très certainement les plus vieux et sages, les gardiens de la mémoire de leur race. Krati 3 prit la parole.

« Nous sommes tous touchés par la mort de Zorg 12, mais nous devons avant tout penser à la survie de la colonie. Les futures générations sont là, dit-il en montrant les abris dans les arbres, et elles sont notre bien le plus précieux. C’est pour elles que nous devons continuer de chercher de la nourriture coûte que coûte. »

Il fit une pause pour reprendre son souffle, peut-être aussi pour ménager un effet solennel.

« Il fut un temps où la terre était gorgée de nourriture, où il suffisait de creuser à quelques centimètres à peine sous sa surface pour subvenir à ses besoins. C’était le temps béni des premiers colons, mes arrières grands-parents. Le campement principal où nous sommes ce soir fut fondé il y a trois générations après avoir exploré la région et trouvé l’emplacement idéal pour y prospérer. Nous sommes dans une région tempérée, où nous trouvons encore de quoi subsister. Les arbres sont abondants et nous bénéficions de l’abri du grand promontoire qui surplombe la lisière. Grâce à lui, nous sommes protégés des vents dominants. »

Tous savaient que ce promontoire était surtout le seul rempart contre les machines. Leurs longs bras métalliques ne leur permettaient pas de se frayer un chemin jusqu’au campement. Enfin c’est ce qu’espéraient tous les colons. Parce que si les machines trouvaient un moyen de s’approcher plus près du camp, ce serait la fin.

« Mais il ne faut pas croire que les premiers colons ont eu la vie facile. Avant de découvrir cet endroit paradisiaque, ils ont dû errer des lunes, et n’oublions pas d’où ils viennent ni quelle est leur Histoire. Si nous sommes aujourd’hui sur cette planète c’est parce qu’ils ont dû fuir la leur, devenue hostile. Nous connaissons tous la Visite — il y eut un frisson dans l’assemblée — mais sachez qu’il existe bien pire. La légende raconte que notre fin viendra du ciel, au crépuscule. Ce jour-là ce ne seront pas des bras de métal qui nous emporteront. L’air deviendra irrespirable, la terre sera inondée par un fleuve nauséabond, qui nous noiera tous les uns après les autres. Les enfants seront eux aussi emportés sous les eaux qui monteront jusqu’au sommet des arbres. Lorsque les bras métalliques reviendront, il ne restera plus que les restes de notre civilisation dans cette forêt désolée. »

Le silence régnait sur le camp. Tous étaient captivés par les paroles de l’ancien. Même s’ils la connaissaient par cœur puisqu’elle était répétée à chaque veillée funèbre, cette prophétie leur glaçait le sang. Krati 3 s’éclaircit la gorge et reprit.

« Alors voilà mes amis la raison de notre existence : nous battre pour la survie de l’espèce et tout faire pour préparer à notre tour la grande migration, la colonisation d’une autre terre. Il faut nous y préparer chaque jour, guetter l’instant qui sera le plus favorable et nous élancer vers l’inconnu. Les morts seront nombreux, que ce soient ceux qui resteront à l’arrière et qui subiront l’apocalypse, ou ceux qui s’élanceront à l’aveugle vers une terre hostile qui les foudroiera à l’instant où ils la rejoindront. Mais l’infime fraction qui survivra pourra à son tour transmettre notre héritage et poursuivre notre mission. Ceux-là seront les élus. Ce sera peut-être toi, ou toi, dit-il en désignant tour à tour Brita 11 et Garp 12. Voilà pourquoi nous avons besoin que chacun soit prêt à partir en exploration, et pourquoi nous devons honorer la mémoire de nos défunts. Gloire à toi Zorg 12 !
— GLOIRE À TOI ! fit tout le campement à l’unisson.
— Et maintenant mes amis, allons prendre du repos, notre quête reprendra dès demain. »

Tous partirent se coucher sur le sol, au contact des arbres, à la fois le cœur gonflé par le chagrin et l’âme ragaillardie par le sentiment de participer à une grande œuvre collective. Il y eut un léger tremblement de terre, comme tous les soirs, qui signifiait que la journée prenait fin, et qu’ils seraient en sécurité pour la nuit. Le campement s’endormit paisiblement. À l’exception de Garp 12 qui ne put trouver le sommeil. Après quelques heures de réflexion il finit par aller trouver Krati 3 qui ne dormait pas non plus. Il pensait s’être approché en silence au cas où l’ancien serait endormi, mais celui-ci s’adressa à lui alors qu’il était encore à plusieurs pas de l’arbre qui lui servait d’abri.

« Approche petit.
— Bonsoir… je… je suis désolé de vous déranger, bredouilla-t-il
— Tu ne me déranges pas. Je sais que tu te poses des questions, je l’ai vu dans ton regard ce soir. Et tu es venu chercher les réponses. Mais je ne peux pas deviner l’avenir, petit, je ne vois clair que dans le passé.
— Vous avez parlé de colonisation d’une autre planète. Cela fait plusieurs nuits que je réfléchis à la bonne opportunité, et je crois que je l’ai trouvée. J’ai remarqué que depuis quelques lunes notre planète se rapproche périodiquement d’une autre, probablement assez pour permettre d’y poser le pied, en se faisant glisser le long d’un arbre et en se laissant aspirer par la gravité de l’autre planète. D’ici deux nuits, le phénomène devrait se reproduire et il sera alors temps pour un explorateur de s’élancer.
— Et tu penses que cet explorateur c’est toi n’est-ce pas ? Tu penses que tu es l’élu ?
— Eh bien… Quelque chose comme ça oui. Je me sens prêt en tout cas. Mais j’ai peur pour ma famille. Cela veut dire que si je franchis ce pas je devrai la laisser derrière moi.
— Tu te trompes petit. Il y a un élément que tu oublies, dit le vieux en regardant Garp 12 d’un œil amusé.
— Euh… Je ne vois pas trop.
— Comment crois-tu que les générations survivent et prospèrent avec le temps ? Comment crois-tu pouvoir coloniser une planète seul ? »

Le jeune se plongea dans une introspection qui ne semblait jamais avoir de fin. Puis il se redressa, le visage éclairé.

« Il faut au moins que nous soyons deux pour perpétuer l’espèce ! »

Le vieux se contenta d’un clin d’œil, puis lui expliqua qu’il ne devait en parler à personne, et se hâter. La nuit couvrirait son départ. Après quoi il se retourna contre son arbre laissant Garp 12 retourner au sien. Une fois devant son épouse endormie, le jeune eut une hésitation. Il regarda dans l’arbre et vit les abris où dormaient leurs enfants. Tant pis, la survie de l’espèce avant tout ! Il réveilla doucement son épouse et lui fit signe de ne pas faire de bruit. Il lui expliqua alors la situation et la mission. À son tour elle hésita un instant, mais il acheva de la convaincre. Ils posèrent un dernier regard sur le camp, puis s’en furent dans la nuit, vers la lisière de la forêt.

Le lendemain on constata la disparition du couple. L’inquiétude fut habilement balayée par Krati 3 qui parvint même à retourner la situation en faisant monter la suspicion sur ces deux individus étranges qui étaient souvent à l’écart. Lui, n’avait-il pas un jour mis en doute la véracité de leur Histoire ? Et elle, n’avait-elle pas toujours eu un comportement en marge ? Le campement ne tarda pas à se persuader que cette disparition était pour son bien, et retourna à son quotidien.

Ce soir-là, Krati 3 s’entretint avec Grunt 4. Ils étaient les deux plus anciens, savaient qu’ils finiraient leur existence sur cette planète, et n’hésitaient pas à partager leurs secrets.

« Mon ami, je suis inquiet.
— À quel propos Krati 3 ?
— Les Visites ont été fréquentes ces derniers jours, puis plus rien depuis celle qui a emporté Zorg 12. Je crains le calme avant la tempête. Et celle-là pourrait bien être la dernière que nous connaissions.
— Je comprends. Alors notre heure est venue, hein ? Elles vont avoir raison de nous ? J’avoue que j’ai peur. Je sais depuis longtemps que c’est l’histoire de tous les colons, que toujours les planètes tuent leurs hôtes, mais je ne peux m’y résoudre. Quoi qu’il en soit, nous avons eu une belle vie. »

Grunt 4 tapa amicalement dans le dos de son aîné et néanmoins ami, et ils se séparèrent avec un sourire apaisé. Le lendemain, alors que la journée touchait à sa fin, et après le passage de plusieurs planètes dans le ciel du campement, les événements se précipitèrent.

On ressentit tout d’abord une vibration caractéristique d’une Visite imminente. Le campement commença à paniquer, mais rien ne vint. Après plusieurs minutes, une odeur étrange se répandit dans l’air. Sans jamais l’avoir sentie auparavant, tous le savaient : cette odeur était annonciatrice de la tragédie à venir. Les paroles maintes fois répétées, la prophétie, l’apocalypse prenaient corps dans l’air vicié. On commença alors à courir dans tous les sens, sans ordre apparent. Les cris envahissaient l’air aussi sûrement que l’odeur pestilentielle. Les parents voulurent décrocher les abris de leurs enfants sans succès. Certains prirent leurs jambes à leur cou pour s’enfoncer plus loin dans la forêt. D’autres restèrent plantés là à sangloter. C’est alors qu’un grondement sourd retentit, accompagné d’une vague à la cime des arbres. Le fleuve était là, puissant, large, impétueux. L’odeur était devenue insoutenable, le campement suffoquait. Les premiers habitants furent fauchés par un tsunami qui coucha tous les arbres sur son passage. Les hurlements ne parvenaient pas à couvrir le roulement de la vague qui écrasait tout sans distinction. Le fleuve était poisseux, collant, et tous ceux qui n’avaient pas été simplement balayés, comprirent alors qu’ils finiraient englués puis noyés sous ces flots nauséabonds.

Dans la salle de bains, Amandine massait vigoureusement le cuir chevelu de sa fille Joséphine.

« Bon, d’après la notice il faut maintenant laisser reposer quinze minutes, puis rincer et à nouveau passer le peigne. J’espère qu’on va enfin réussir à se débarrasser de ces fichus poux ! »

Elle ne put s’empêcher de frissonner à l’idée que ces minuscules parasites se répandent sur son crâne et piquent leurs crocs pour se repaître de son sang. Elle commença à ressentir des démangeaisons. Imaginaires probablement, mais suffisamment désagréables pour qu’elle cède au besoin de se gratter. Ce soir-là en se couchant elle pensait à eux, les Visiteurs, qui avaient envahi son espace, sa vie. Ils étaient partout et nulle part à la fois, on ne les voyait pas facilement. Dans les draps, les vêtements, peut être même dans le tissu du canapé. Elle avait l’impression que ses cheveux se mouvaient sur l’oreiller au rythme des minuscules pattes grouillantes. Ses nuits n’étaient plus les mêmes depuis la rentrée scolaire, elle avait développé ce qui commençait à s’apparenter à une phobie. Mais non, cette fois le produit miracle que le pharmacien lui avait conseillé ferait forcément effet. Il le fallait. Sinon… Elle rit dans le noir, nerveusement, mais fit mine de tousser pour ne pas éveiller plus d’inquiétude chez son mari.

Alors qu’il suffoquait dans l’insecticide et l’huile de coco, Krati 3 sourit parce qu’il savait que la vie triomphe toujours. Cet après-midi Joséphine avait joué avec sa copine Lisa dans la cour de la maternelle. Cet après-midi Lisa s’était approchée pour faire un câlin à sa nouvelle meilleure amie. Cet après-midi Garp 12 et sa femme avaient réussi à poser la patte sur une nouvelle planète, et pourraient très vite fonder une nouvelle colonie. La vie triomphe toujours.