La dernière lettre d’un condamné

Condamné à mort ! Voilà cinq semaines que j’habite avec cette pensée, toujours seul avec elle, toujours glacé de sa présence, toujours courbé sous son poids !

Tout a commencé en novembre. Je me souviens très bien de la date, c’était précisément l’anniversaire de mon amie Élisabeth. À l’aube de mes quarante-cinq ans, je m’étais regardé dans la glace en boutonnant ma chemise avant d’aller rejoindre des amis et c’est là que je l’ai vu. C’était anodin, insignifiant, presque même un nouvel atout au creux de mon cou : une petite tache brune, un grain de beauté comme j’en ai déjà des milliers. Je ne l’avais pas remarqué plus que ça, mais il me semblait tout de même bien qu’il n’y était pas la veille. Les jours ont passé et mon petit compagnon semblait être plein de vie. En une semaine il prenait la lumière. En deux il prenait du volume. En trois il prenait ses aises. Et en un mois il devenait visiblement incontrôlable. Les fêtes approchant, je me décidais à procrastiner comme à mon habitude et à remettre à janvier une bonne résolution de consultation pour faire enlever ce bouton au début si discret qui était devenu notablement disgracieux. Rendez-vous pris en février, je m’y rendais avec une légère appréhension par rapport à la cicatrice que l’intervention pourrait laisser. Un ami s’en est fait retirer un au coin de la mâchoire il y a deux ans, et on distingue toujours un sillon blanc entravé d’un petit trait où se situait la suture, un peu comme une petite croix dans un cimetière miniature. Cette vision m’angoisse à chaque fois que mon regard s’y porte. Heureusement je ne côtoie guère Henri plus que trois ou quatre fois l’an. Je me rendais donc à la consultation du Dr Bernardin sans grand entrain.

La séance se passe comme je l’attendais. Au cours du rapide entretien lors duquel j’explique la raison de ma venue, je vois bien qu’elle porte toute son attention sur les quelques parties visibles de ma peau. Les mots que je prononce ne sont qu’un moyen de meubler avant de passer aux choses sérieuses et à une palpation en règle. Elle enfile des gants en nitrile bleu qui me répugnent tandis qu’elle me fait assoir sur une chaise. Je déboutonne ma chemise. La lumière crue d’un spot orientable agresse mon dos. Elle s’approche, me touche, me tripote avec ses gants froids, s’attarde sur mes nombreux grains de beauté, en ponctuant ses observations de petits Hum hum. Je ne sais ce qu’ils sont censés signifier, mais je n’ai qu’une hâte, me retrouver sur mon canapé avec un livre sur les genoux pour oublier ce moment. Enfin elle se recule et revient dans mon champ de vision. Elle remonte ses lunettes et m’annonce qu’elle trouverait prudent de retirer quelques-uns de mes boutons. Elle a bien dit prudent alors que je suis là pour un besoin purement esthétique. Soit. La finalité est différente mais ça comble mon besoin. J’acquiesce et je vois immédiatement une amorce de sourire de satisfaction sur son visage. Elle se lève pour aller chercher le nécessaire : une seringue, un scalpel, des cotons, de l’iode et un nécessaire de suture. J’avoue que la vue de cet attirail ajoutée au regard avide de la dermatologue me fait me demander si je n’ai pas affaire à une sadique. Je serre les dents quand elle plante la seringue d’anesthésiant à proximité du premier bouton. Je ne m’attendais pas à ce que ce soit si douloureux, mais je ne veux pas laisser transparaitre ma souffrance qui ne ferait qu’alimenter son vice. Une seconde injection puis une troisième auprès des grains de beauté qu’elle souhaite retirer, puis elle désinfecte à l’iode les zones et sort le scalpel de son emballage plastique. Je retiens mon souffle. Elle le voit et me demande de me détendre. La perspective d’un scalpel à quelques centimètres de ma carotide n’a pas de grandes vertus décontractantes. Je ferme les yeux et moins de vingt secondes plus tard, alors que j’ai à peine senti un petit grattement, elle me dit qu’elle va procéder à la suture. Miraculeux pouvoir des drogues. Trois minutes plus tard c’est terminé. Mes camarades sont tombés au combat, étendus sur un linceul de tissu blanc dans un haricot en inox. Elle me fait quelques pansements en m’expliquant qu’il faudra les renouveler tous les jours pendant une semaine. Je n’entends plus vraiment ce qu’elle me dit, pressé de sortir de ce cabinet. Pendant que je rédige le chèque, elle me précise tout de même qu’elle va faire analyser les prélèvements au cas où. Au cas où quoi ? Je ne lui pose pas la question, de peur qu’elle rentre dans une explication qui me retiendrait plus longtemps ici.

Lorsque je referme derrière moi la porte de l’immeuble, je réalise que l’adrénaline commence à refluer et je sens une petite baisse de tension. L’air frais me fait un bien fou. Je dépasse le coin de la rue et m’assied à une terrasse chauffée pour boire un café. À l’aide de l’appareil photo de mon téléphone je regarde le résultat de l’intervention. Un sparadrap blanc me barre le cou avec un renflement correspondant au coton. Les deux autres sont dans mon dos, invisibles, mais je les sens sur le dossier de la chaise. J’appuie un peu pour ressentir la douleur. C’est très supportable, peut-être que l’anesthésiant ne s’est pas encore complètement dissipé. Je reste quelques minutes à contempler les badauds puis rentre chez moi en métro, satisfait d’avoir eu le cran de faire ce pas et prêt à affronter une nouvelle vie sans cette affreuse protubérance.

Deux semaines plus tard, je reçois un appel de mon médecin traitant qui me demande de passer pour discuter des résultats de la biopsie. Nous prenons rendez-vous pour le lendemain. Je connais le Dr Staub depuis plusieurs années. Je ne suis pas certain que ce soit le meilleur de la place, mais il m’est sympathique. Et comme j’ai une santé de fer je ne le vois pas non plus très souvent. Je pense en profiter pour lui demander des conseils sur les vaccins nécessaires pour mon voyage en Inde à l’automne prochain. Je me présente donc à son cabinet à l’heure convenue. Après quelques banalités, il me dit qu’il a reçu les résultats. Les quelques minutes qui suivirent sont à la fois très présentes dans ma mémoire mais complètement floues au niveau des termes précis. Je comprends vite que la situation est préoccupante à la mine anormalement grave du médecin et au ton mielleux qu’il prend. Les quelques mots dont je me souviens comportent des qualificatifs comme inquiétant, grave, rapide, cancéreux, mais aussi opération, analyses complémentaires ou pourcentage de risque. Ma tête se met à tourner, le sang reflue, une onde glacée remonte le long de ma colonne. Je commence par lui demander de relire les termes précis de la lettre, de vérifier que je suis le bon patient. Ce n’est pas possible ! Je venais juste pour une intervention esthétique. Un cancer ça se sent, ça fait mal, on en souffre. Moi je suis jeune, en pleine santé. Ce n’est pas possible ! Le laboratoire s’est forcément trompé, il a mélangé les échantillons. Ce n’est pas possible ! On me fait une blague. Ce doit être ce sacré Jérôme et son mauvais fond qui sont dans le coup, toujours prêts à faire des blagues de mauvais goût. Ce n’est pas possible ! Le médecin tente par ses mots malhabiles de limiter la portée du diagnostic mais m’invite quand même à contacter l’hôpital au plus tôt pour ces fameuses analyses complémentaires. Je titube, ivre en plein après-midi. Mes oreilles bourdonnent, le monde s’écroule autour de moi quand je sors du bâtiment.

Alors que je rentre chez moi je me rends compte que j’ai été un imbécile. Pourquoi avoir consulté cette dermatologue ? Je serais encore en bonne santé si je n’y avais pas été. Finalement j’aurais pu domestiquer ce petit bouton, apprendre à vivre avec. Il n’était pas très joli mais c’était une partie de moi. Et je l’ai retiré, arraché. J’avais un mauvais pressentiment, j’aurais dû m’écouter. Pourquoi moi ? Pourquoi maintenant ? Je suis un type normal, sans complication. Je paye mes impôts, je vote quand on me le demande, je laisse passer les petits vieux à la caisse. Et c’est comme ça que la vie me remercie ? En me glissant une tumeur sournoise sous la forme d’un banal grain de beauté ? Et les crapules qui détournent de l’argent public ? Les violeurs, les voleurs, les tueurs ? Ils continuent de vivre leur vie sans être préoccupés le moins du monde. Je me surprends à serrer les poings, prêt à frapper dans un mur jusqu’à avoir les jointures en sang. Mes mâchoires sont crispées, j’ai envie de crier, de hurler ma colère à qui veut l’entendre. Je finis par rugir de rage jusqu’à ce que les larmes me brûlent les yeux, jusqu’à ce que le souffle me manque, jusqu’à ce que je me recroqueville sur mon lit.

Quelques jours ont passé. L’hôpital m’a appelé pour prendre rendez-vous en fin de semaine. En attendant je mets au point une stratégie. Tout d’abord je me renseigne : internet, quelques livres à la bibliothèque, une discussion anodine avec un ami qui est en phase de rémission. Tout cela m’apprend des choses et me confirme qu’il existe des traitements efficaces, qu’il faut en discuter avec les médecins. L’hôpital est un endroit qui me répugne. Ce mélange d’ambiance aseptisée, de couloir silencieux, l’odeur de désinfectant, et la vue des malades. Je ne suis pas comme eux, je n’ai rien à faire ici. Pourtant j’y suis. Je me dirige vers le cabinet du médecin qui m’accueille avec un sourire de façade. Il se lance dans un charabia, me parle d’examens, d’analyses, et me demande si j’ai des questions. Évidemment que j’ai des questions, tout un tas, glanées au fil de mes recherches. Je lui en liste une bonne douzaine et son sourire s’efface au fur et à mesure. Il finit par m’interrompre en levant la main. Son air est maintenant grave, je peux lire un mélange de considération et de compassion dans ses yeux. Comme si les questions avaient fait mouche mais que les réponses étaient tout sauf agréables à entendre. Alors il prend une voix posée, que l’on emploierait pour décrire un concept compliqué à un enfant. Il m’explique qu’il va tout mettre en œuvre, que son équipe est constituée des meilleurs, que les technologies de l’hôpital sont à la pointe. Je comprends que les examens ne sont pas destinés à confirmer le diagnostic, mais à trouver le meilleur angle d’attaque pour résorber la maladie. Puisqu’il a les meilleurs, ça va être rapide : quelques séances de chimio, ou de rayons, un coup de bistouri et on n’en parle plus ? Le pronostic est mesuré, il ne peut pas se prononcer. Alors je vais devoir reporter mon voyage en Inde, mais de combien de temps ? On ne peut pas dire. Je reste silencieux un instant, tentant de bien saisir les implications. Il va me sauver au moins, je vais vivre ? C’est compliqué, ça dépend de nombreux facteurs. Mais je dois préparer ce voyage, je dois terminer mon projet au bureau, il y a le mariage de ma cousine l’été prochain, il y a… Il m’arrête et m’explique que les chances sont minces, que les statistiques ne sont pas de mon côté. Il commence à m’expliquer que je dois profiter au maximum du temps qu’il me reste, régler mes affaires, voir mes proches et les aimer. Mais non ! Il doit tout faire pour me sortir de là ! Je lui propose de l’argent, lui demande s’il n’y a pas un programme pilote pour un nouveau protocole, lui demande une recommandation pour une équipe spécialisée. Rien n’y fait, il refuse toutes mes demandes, toutes mes propositions. Je ne veux que quelques années de plus, je suis encore jeune. De guerre lasse il finit par lâcher le morceau. Je suis condamné. Ce crabe-là est extrêmement agressif et invasif. À l’heure qu’il est il doit s’être répandu dans les moindres recoins de mon être. Le travail de sape est proche de son dénouement, lorsqu’un organe ou un autre lâchera, trop faible pour continuer, lorsque mes propres défenses seront submergées, et qu’elles s’attaqueront à ce qu’il me reste de cellules saines, comme prises de folie. Je reste là, les bras ballants. Après deux minutes de silence le plus total il se lève et me raccompagne à l’accueil avec une lettre pour mon médecin traitant. Je prends la voiture mécaniquement, et arrive à mon appartement sans encombre, presque miraculeusement.

Condamné à mort ! Cela fait maintenant cinq semaines que je suis sorti de l’hôpital avec cette sentence. Il ne me reste peut-être qu’un mois ou deux pour respirer l’air vicié de Paris. J’ai pris des congés pour rester enfermé entre mes quatre murs. Je mange quand j’y pense, le reste du temps je regarde la télévision. C’est elle qui me dit s’il fait jour ou non. J’ai fermé les volets au début pour dormir, puis je n’ai plus eu le courage de les rouvrir. À quoi bon. Je n’ai plus de vaisselle propre alors je mange des pizzas. Quand elles arrivent j’ai déjà oublié que je les avais commandées. Mon téléphone sonne, mais je ne décroche pas. Je n’ai pas besoin de compassion ou d’une épaule sur laquelle pleurer. Je suis sec. Vide. Et rien ne peut plus me remplir. La fin est proche, je le sais, et je m’en contente. C’est finalement alors que je crois ouvrir au livreur de pizzas que Sophie rentre de force dans mon appartement. Elle pousse la porte et que je chancelle. Son regard est déterminé. Elle me relève et me jette sur un fauteuil comme on le ferait d’un sac de patates. Ma stupeur passée elle me dit que cela ne peut pas durer, que je suis un égoïste. Ma famille, mes amis sont là, pour moi, dans les bons et les mauvais moments. C’est même à cela qu’on les reconnait : ils sont les seuls à rester quand on a tout perdu, même le goût de la vie. Alors je pleure. Je ne m’en croyais plus capable et pourtant je pleure sans discontinuer. Sophie m’enlace tendrement comme une petite poupée fragile. Elle me dit qu’elle ne peut pas me montrer le chemin mais qu’elle m’y accompagnera, avec Élisabeth, Henri, et les autres. La seule chose que je doive faire c’est les laisser faire et leur ouvrir mon cœur. Alors je pleure encore. Mais cette fois il y a quelque chose de nouveau. Le désespoir laisse place à la joie. Je me rends compte que je pue. Je ne me suis plus lavé depuis une éternité. J’ai honte, mais elle sourit. Sans rien dire elle me conduit dans la salle de bains et pudiquement referme la porte après mon passage, me laissant seul devant le miroir. C’est à ce moment que je veux en finir. Non pas quitter ce monde plus tôt que le cancer me l’imposera, mais mettre un terme à cette chute sans fin.

Lorsque je sors de la douche, encore faible, Sophie est toujours là. Elle sourit et, sans dire un mot, quitte l’appartement. Il est vingt heures. J’ai faim. Comme si la douche avait balayé un filtre devant mes yeux, je m’aperçois de l’état de la pièce. La vaisselle s’entasse, la poussière avec elle, le linge est en paquets à même le sol. Je vais dans la cuisine, fais réchauffer un morceau de pizza qui traîne, et sort un grand sac poubelle. Une heure plus tard je m’assieds dans le fauteuil. J’en ai oublié la pizza dans le micro-ondes, mais ça valait la peine. L’appartement a retrouvé un semblant d’organisation. Je suis prêt. Si je ne peux plus reculer devant cette maladie, autant l’affronter les yeux dans les yeux. Alors j’ouvre les volets sur le monde. Il fait nuit, Paris brille. Je sors mon ordinateur du secrétaire et commence à rédiger cette lettre.

Je m’appelle Ross et je vais bientôt mourir.