Un ami pour la vie

Voilà une heure que je cherche par où commencer. Je regarde les aiguilles de l’horloge, elles tournent à un rythme qui m’obsède, si lent et pourtant si régulier. L’inspiration ne vient pas. Je me lève et change de position. J’avais pourtant mis toutes les chances de mon côté : un canapé confortable, un peu de musique douce, une légère odeur de cèdre qui emplit la pièce, et même la cheminée qui crépite dans mon dos. Comment résumer une vie d’amitié ? Comment rendre fidèlement compte de ce qui nous lie, des éléments de vie qu’on a vécus ensemble ? Et surtout par où commencer ? Peut-être que le plus simple finalement est de commencer par le début.

Je ne me souviens pas précisément de notre rencontre. Il faut dire que nos parents étaient déjà amis, qu’ils se connaissaient et s’appréciaient bien avant nos naissances. Comme si l’amitié pouvait être héréditaire, se transmettre de génération en génération. Je n’y crois pas, mais force est de constater que d’être bercés à quelques mètres de distance a nécessairement créé un lien. Mes premiers souvenirs de toi sont associés à la maison de ton enfance. Je visualise distinctement les poutres massives qui soutiennent la mezzanine, depuis laquelle nous observons en cachette les parents qui discutent. Nous sommes des agents secrets et planque, pouffant de peur d’être vus. Ta petite sœur est tout juste née, elle dort dans la chambre à côté de la tienne. À cette époque nous vivions de grandes aventures : il y avait nos missions d’infiltration sur la mezzanine, les parties de cache-cache dans le jardin, mais surtout l’appel de la forêt toute proche. C’est là que nous avons appris à vivre ensemble, que nous avons construit notre amitié au sens propre en tressant des branches de sapins pour former des cabanes toutes plus extraordinaires les unes que les autres. Tu avais quelques années de plus que moi, tu étais le grand frère que je n’ai jamais eu, comme un membre de ma propre famille. Et c’est cette confiance aveugle que j’avais en toi qui m’a permis de grandir, d’affronter la peur des bois sombres ou des grottes de grès que nous explorions loin des regards de nos parents.

Les jours et les années ont passé et nous avons appris à vivre ensemble, à nous apprécier souvent, à nous détester parfois. Quand on vit intensément la jeunesse, les cycles de vie sont plus courts. Une vision différente de l’architecture de la cabane déclenche une bagarre, qui est oubliée à la découverte d’un buisson de myrtilles. Puis elle renait lorsque par jeu on lutte sur le tapis de la chambre, jusqu’à en être rouges d’épuisement. Et on finit par parler jusqu’à des heures avancées de la nuit. Tous les sujets sont évoqués, sans tabou, parce qu’on sait qu’il n’y a pas de place pour le jugement. Sans nous en rendre compte, ces moments constitueraient les fondations d’une amitié sans faille.

Lorsqu’après les vacances d’été je retourne à l’école puis au collège, je retrouve ceux de ma classe. Avec le recul des années, je me rends compte que les côtoyer au quotidien n’en faisait pas plus que des camardes. Je partage systématiquement mes mercredis après-midi avec l’un d’entre eux mais est-il pour autant un ami ? Qu’est-ce qui vous différencie ? Peut-être que nous attendions quelque chose l’un de l’autre. Ce n’est pas une relation sur laquelle on compte mais que l’on compte : on compte les points, on compte les plus et les moins, et on cherche à équilibrer la balance de ce qu’il m’apporte et de ce que je lui donne. L’été suivant toi et moi nous retrouvons, et c’est merveilleux.

Arrivés au collège nous vivons l’adolescence avec ses difficultés. Les conversations nocturnes ont changé de thèmes, et nous partageons nos moments de peine. L’apprentissage de la vie se fait à deux, je suis ton miroir et tu es le mien, avec quelques années d’expérience supplémentaires. Nos jeux ne sont plus les mêmes mais les fondamentaux de notre amitié sont toujours là. Nous continuons les escapades en forêt, plus seulement pour le plaisir mais par défi. La compétition est toujours contre nous même, pas contre l’autre, il n’y a jamais un gagnant et un perdant, que deux cœurs prêts à exploser quand nous atteignons le sommet de la montagne après des heures de montée au pas de charge. Et là, ce moment qui n’appartient qu’à nous, assis sur un rocher à contempler la vallée. Pas de mot, pas de bruit, nous savons ce que pense l’autre. Comme si l’expression permanente de nos pensées lorsque nous étions enfants avait laissé la place à la compréhension des adultes, et que tout était dit. Le silence nous envahit et nous l’accueillons apaisés. Quand je repense aux souvenirs heureux de mon enfance, ceux-ci sont parmi les plus importants.

Plongé dans mes pensées, je ne me rends plus compte du temps qui passe. Une heure a filé et j’ai l’impression d’avoir voyagé pendant des années en un battement de cils. Je me redresse légèrement étourdi. Dehors il fait maintenant complètement nuit. Le feu s’est apaisé. Je me lève et m’étire en me dirigeant vers la fenêtre. Les étoiles commencent à scintiller, je me perds dans leur contemplation et mes souvenirs affluent à nouveau. Je pense que je ne dormirai pas cette nuit.

Le jour se lève, j’ai dû fermer les yeux à peine plus d’une heure, mais je suis prêt. Après une douche j’enfile le costume sombre que j’ai choisi avec ton frère. Je me mets en route la boule au ventre. Je sais qu’aujourd’hui les émotions vont être omniprésentes, et je n’aime pas les montrer. Lorsque j’arrive, j’ai l’impression que tout le monde est déjà là. Et je te vois, dans ton costume de marié, plus souriant que jamais ! À ce moment-là je sais que rien ne pourra entamer ton bonheur aujourd’hui, alors c’est à mon tour de sourire. Mon discours est prêt, c’est le premier rôle d’un témoin après tout. Je me place alors à tes côtés, et nous entrons tous ensemble dans la mairie.