El caballero

— Papa ! Papa !
Lison courait dans la salle, son grand sourire enfantin barrant son visage ponctué de deux joues en feu. Ses cheveux blonds lâchés peinaient à suivre le rythme infernal et les crochets entre les visiteurs. Son regard brillait, elle n’avait pas conscience du monde qui nous entourait.
— Papa ! Papa ! Viens voir !
— Chuuuut ! Lison ! fis-je alors qu’elle arrivait à ma hauteur, on est dans un musée ici, il ne faut pas parler trop fort !
Elle s’arrêta interdite. Les visiteurs nous regardaient, pour moitié amusés et pour moitié visiblement dérangés. Le gardien fronçait un sourcil réprobateur.
— Qu’est-ce qu’il y a ma chérie ?
— Viens voir le tableau avec le monsieur.
Je lui emboîtais le pas alors qu’elle me traînait littéralement dans la salle suivante. J’avoue que je n’aurais pas imaginé qu’un musée puisse rendre ma fille de cinq ans si enthousiaste. J’avais toujours rêvé de visiter le Prado et la chaleur de l’après-midi se prêtait très bien aux salles climatisées. Je n’avais pas eu beaucoup de mal à convaincre la famille de faire une pause culturelle au frais pendant notre grand week-end madrilène. Avec mon épouse nous étions perdus dans la contemplation du Tres de mayo de Goya, imaginant les derniers instants de ces fusillés. Lison avait continué à déambuler jusqu’à la salle voisine où elle me conduisait maintenant. Elle se planta alors devant une toile que je connaissais bien. El caballero de la mano en el pecho, par El Greco. Les souvenirs affluèrent immédiatement.

J’ai découvert ce portrait par un chemin peut-être peu commun. Il figure en effet sur la pochette d’un album de Vangelis qui m’a bouleversé dès la première des nombreuses écoutes que je lui ai consacrées. Il s’en dégage tant d’émotions contradictoires, dans une atmosphère pesante. J’imaginais la vie de cet homme à une époque remplie d’obscurantisme. Les chœurs, les cloches, le vent qui souffle, tout contribue à nous projeter quatre siècles en arrière. Je n’ai pas immédiatement découvert que le portrait n’était pas une simple illustration mais avait une histoire forte. Qu’il était mondialement connu, et peint par un monument de l’âge d’or espagnol. Mais à cette époque, vierge de cette connaissance, j’en avais simplement retiré une vive émotion. Je pense avoir regardé des heures durant cet homme et ses atours contradictoires. Mais j’étais maintenant devant l’original. J’en eus la gorge serrée.
— Regarde papa, le monsieur.
— Qu’est-ce qu’il a ma chérie ?
— Il est triste.
— Et à ton avis, pourquoi il est triste ?
Elle me regarda, interloquée, comme si ma question n’avait pas de sens. Je pouvais lire dans ses yeux les différents sentiments qui traversaient son esprit. Après quelques instants d’intense réflexion, elle reprit.
— C’est un diable.
À mon tour d’être sidéré. Les heures passées à observer cette longue figure m’avaient fait voyager dans l’Europe du XVIème siècle. J’avais imaginé beaucoup de choses mais jamais rien de surnaturel. Pour moi c’était un voyageur traversant des contrées parfois hostiles, sous un ciel chargé, se cachant pour échapper à des poursuivants ou simplement à un destin compliqué. Venu de Grèce par bateau, miséreux parmi les miséreux, il avait fui quelque chose. Ou quelqu’un. Après des années d’errance, d’abord en Italie, puis en Provence, il avait enfin trouvé une terre accueillante en Espagne. J’imaginais qu’il avait subi beaucoup de choses compliquées, comme le rejet de l’autre, exacerbé par la barrière de la langue. Mais qui était-il vraiment ? Pourquoi ce portrait ? S’il était vraiment miséreux, comment avait-il pu payer un peintre ? Ce qui me frappait était l’évidente contradiction entre cette nécessaire richesse, l’épée ouvragée, et son visage long, émacié, la déchirure de la veste qu’il tentait de cacher avec ses doigts décharnés. Mais je n’avais jamais eu de réponse à cette question. Et c’est cela que j’aimais particulièrement dans cette grande œuvre. Mais du haut de ses cinq ans, ma fille m’apportait un regard complètement nouveau.

Et si c’était bien un diable ? Si cet homme au regard troublant ne cachait pas sa misère par cette main mais bien sa nature ? On distingue dans la déchirure du vêtement un reflet d’or. C’est peut-être un tissu rougi par les flammes. Je regardais le tableau, comme si je ne l’avais jamais vu auparavant.
— Et que fait-il, ce diable ? Pourquoi est-il triste ? demandais-je
— Parce qu’il veut de l’or. Mais les pirates lui ont volé.
Ma fille avait le regard perdu. Je savais qu’à cet instant elle n’était plus dans la salle climatisée d’un des plus grands musées du monde, mais quelque part en mer, sur un galion puant la peur, et qu’un diable sanguinaire la traquait. Elle eut un frisson.
— Raconte-moi son histoire ma chérie.
Alors elle commença à me parler de son interprétation. Et je l’écoutais, nos deux regards sautant d’un détail à l’autre du tableau.

Le caballero avait autrefois un trésor qu’il avait amassé au fil des siècles. Comme c’était un diable, sa fortune ne s’était pas faite que sur d’honnêtes bases, mais ce n’était pas le sujet du tableau. Il était parti pour le Nouveau Monde à bord d’un navire rempli de soldats, usant de sa malice pour se faire accepter à bord. On disait que, là-bas, des rivières d’or coulait des montagnes et qu’il suffisait de se baisser pour amasser une fortune. Le diable avait donc décidé de changer de continent pour donner un second souffle à ses gains. Alors qu’ils arrivaient en vue de la terre, un groupe de pirates les prit en chasse et finit par les aborder. La bataille fût terrible mais les soldats épuisés par des semaines de mer furent rapidement vaincus. Le diable parvint à s’échapper à la nage, mais son trésor avait été dérobé. Malgré la rage, il n’avait plus d’autre choix que d’abandonner et de se mettre en quête d’une autre source d’or. Il avait tout de même gardé une magnifique rapière de Tolède, finement ouvragée, celle-là même qui l’accompagnait sur le tableau.

Plusieurs années passèrent, durant lesquelles il parvint à se frayer un chemin dans la hiérarchie militaire pour arriver à la tête d’une armée de conquistadors. Galvanisés et entraînés par un diable, les hommes ne reculaient devant aucun obstacle ni aucune cruauté. Seul l’or comptait, peu importait qu’il soit maculé de sang. Et c’est ainsi que le diable eut sa revanche, et qu’il pilla sans relâche un continent entier. Bien des années plus tard, alors qu’il n’y avait plus que de la roche à voler, il rentra en Espagne. Sa réputation le comparait à un diable sanguinaire, ce qui, ironie suprême, il était réellement. C’est ainsi que Hernán Cortés se retira des affaires pour se faire oublier. En bon bourgeois qu’il était devenu, il se fit faire le portrait par un jeune grec talentueux qui n’avait pas entendu parler de ses exactions. Comme il ne souhaitait pas afficher sa richesse démesurée, il se vêtit d’un costume sobre pour les nombreuses heures de pose. Seule la rapiere était bien visible. Mais la malice du Greco fut de capter la nature même de son modèle, et de la faire apparaître à celui qui sait l’observer.

Je me rendis compte qu’à mesure que ma fille me racontait l’histoire et que mon esprit brodait autour, je m’étais rapproché du tableau jusqu’à buter contre la barrière de protection. Le portrait m’attirait irrémédiablement. Je me demandais ce qu’on voyait réellement à travers la déchirure du pourpoint.
— Alors c’est là que vous vous cachez ?
Mon épouse nous avait rejoints, me tirant de ma contemplation. Lison lui enlaça les jambes, toute heureuse de la retrouver. Je revenais doucement sur terre et reprenais conscience de la pièce, du bruit feutré, de la fraicheur ambiante. Comme je me tournais vers mes deux amours, je voyais du coin de l’œil quelque chose qui me fit revenir vers le tableau. J’observais avec attention les yeux mais non, rien de plus que ce petit reflet rectangulaire et blanc de peinture à l’huile. J’aurais pourtant pu jurer avoir vu une flamme scintiller dans les pupilles, qui en devenaient vivantes. Vivantes mais rageuses, en singulière contradiction avec la froideur du visage, et avec l’obscurité globale. Comme si le peintre n’avait pas fait que capter la nature de son sujet, mais une part de son âme, et l’avait piégée sur la toile. Et ce qu’il me semblât bien voir ce jour-là, n’était pas destiné à être vu.