Renverser la tendance

— Mesdames et messieurs, chers collègues, la parole est désormais à Mr Van Beek.
— Merci Madame la présidente.
J’inspire une grande bouffée d’air. Mon pouls s’accélère sensiblement lorsque mon nom est prononcé. Le stress et l’adrénaline qui l’accompagne se propagent dans tout mon corps. Mais je suis prêt, j’ai répété ce moment depuis des mois. Parfois seul, souvent avec le public acquis mais critique de mes collaborateurs. Si je suis là c’est aussi grâce à eux, je me dois d’être parfait aussi pour eux. Je m’éclaircis la gorge, et en une fraction de seconde de concentration je me focalise sur l’instant et me détends. Je monte sur l’estrade et m’approche du micro.
— Chers amis et collègues, professeurs, Madame la présidente, je vais vous présenter les travaux que nous avons réalisés depuis quelques années avec mon équipe. Nous avons franchi un niveau de maturité technologique décisif qui valide le procédé théorique. Nous allons donc pouvoir nous concentrer sur l’industrialisation du prototype qui sera, je l’espère, présenté à cette même conférence l’année prochaine.

Je regarde la salle, capte les regards. À part un vieux professeur russe qui dort depuis une bonne demi-heure, je sens que l’auditoire est capté. Cette simple notion de franchissement d’une étape importante, à la frontière entre recherche théorique et application industrielle, me permet d’intéresser les deux mondes. Alors je gagne en confiance, je sais que le fond de mon discours fera le reste.
— Je vais commencer par vous poser une question, toute rhétorique. Avez-vous remarqué que nous sommes toutes et tous en tenue estivale alors que le mois de mars vient à peine de débuter ? Si vous avez déjà feuilleté les archives de la conférence depuis sa création en 2017, vous remarquerez que les tenues étaient bien plus couvrantes sur les photos de groupe de l’époque. En vingt-cinq ans la température moyenne du mois de mars est passée de 9 °C à plus de 12 °C. Et savez-vous pourquoi ? Je vais vous citer la fameuse étude de Weber et Quenault qui pointe nettement la responsabilité des gaz à effet de serre. Jusqu’ici rien de bien nouveau me direz-vous. Mais d’où viennent ces gaz ? Pour l’essentiel, des réactions de combustion des hydrocarbures. J’en viens donc au cycle du carbone que l’on trouve dans la nature. Les végétaux captent le dioxyde de carbone gazeux dans l’air pour le convertir en polymère naturel qu’on appelle communément du bois. Une fois que vous mettez une bûche dans votre cheminée en plein hiver, ce polymère est décomposé par combustion et produit à nouveau des oxydes de carbone gazeux. La boucle est bouclée, le cycle est équilibré tant qu’on brûle moins d’arbres qu’il n’en pousse. Mais les hydrocarbures ? Ils proviennent du même cycle, sauf qu’il a eu lieu il y a des millions d’années, et que les polymères ont été piégés dans les profondeurs de la croûte terrestre par le jeu de la tectonique ou sous des couches de sédiments. Et lorsqu’on consume ces hydrocarbures, on libère les mêmes gaz que dans une cheminée, sauf que le cycle n’est pas équilibré.

Je fais une pause pour boire une gorgée d’eau. L’auditoire semble moins réceptif, je vais devoir en venir eu fait pour ne pas les perdre.
— Eh bien mesdames et messieurs, ce que je vous propose, c’est de donner un coup de pousse aux arbres, et d’aller plus loin. Faire mieux que la Nature pour accélérer la boucle descendante du cycle du carbone, puisque l’Homme a jusqu’à aujourd’hui été très efficace pour la boucle ascendante. Le principe consiste très simplement à minéraliser le carbone gazeux. Et quand je vous parle de minéralisation, autant ne pas y aller par quatre chemins. Voilà ce que nous avons produit dans notre laboratoire à partir d’air.

Je sors de ma poche un petit caillou, gros comme une noix, qui laisse une trace grise sur mes doigts. Je vois que cette révélation fait son petit effet, plusieurs auditeurs se redressent sur leur fauteuil.
— Le graphite, avec le diamant, est la forme la plus pure, et donc la plus compacte du carbone. Ce morceau pèse un peu moins de cent grammes. Et pour le produire nous avons dû prélever tout le dioxyde de carbone contenu dans un volume d’air équivalent à cet amphithéâtre. La production annuelle de dioxyde de carbone de l’humanité représente un volume équivalent de graphite d’un cube de huit cents mètres de côté, ou une couche d’un centimètre sur un carré de deux cents kilomètres de côté, ou un cube d’un peu plus de deux mètres de côté chaque seconde. Certes ça fait beaucoup, mais imaginez la pause écologique, le répit pour la Nature que cela représenterait si on parvenait à ce rythme de conversion. Cela, combiné aux efforts de réduction de notre production de dioxyde de carbone, permettrait d’inverser la tendance, de retrouver une atmosphère comme on la connaissait avant l’ère industrielle, et les températures associées. Et tout cela est technologiquement accessible.

L’assemblée semble de plus en plus captivée. La démonstration par la présence de cette petite noix de graphite est palpable, et personne ne songe même à la mettre en doute. Je continue l’exposé.

— Maintenant entrons dans la technique. Je ne vais pas détailler le procédé qui est notre savoir faire, mais sachez qu’il y a deux aspects à retenir. Tout d’abord un sous-produit de la réaction chimique en jeu est tout simplement du dioxygène. La dépollution de l’atmosphère s’accompagne donc d’un enrichissement en gaz essentiel à la vie, et ça c’est un sacré bonus. Le second point est que cette réaction nécessite une quantité substantielle d’énergie, sous forme de chaleur. Il faut chauffer le catalyseur à près de cinq cents degrés Celsius et augmenter la pression à une centaine de bars. La beauté de la chose est que le graphite produit est naturellement de couleur très foncée, ce qui le rend idéal comme source chaude par simple exposition au soleil. Le graphite produit participe donc indirectement à la réaction. Les seuls composants nécessaires sont le catalyseur, et un fluide caloporteur mis en circulation dans un circuit de chauffe, un peu comme à l’arrière de votre réfrigérateur. L’énergie solaire est utilisée sous deux formes : une conversion électrique par des panneaux photovoltaïques permet d’alimenter les pompes de mise en circulation du fluide, de compression de l’air et la sortie du graphite. D’autre part le réchauffement du graphite chauffe le circuit primaire qui alimente en énergie thermique la réaction chimique. Oui, vous avez bien compris ce que je viens de dire : une fois construite, il suffit d’exposer la machine de dépollution au soleil.

Je fais une pause pour ménager un temps de réflexion, pour que chacun intègre ce que je viens d’exposer.
— Le prototype que nous avons construit en laboratoire permet de produire environ dix kilogrammes de graphite par jour. Mais nous avons de bons espoirs qu’une industrialisation du procédé permettrait d’atteindre quasiment cent kilogrammes par jour pour une machine qui serait réalisable par un bon bricoleur. Il faudrait donc construire quelques milliers de ces machines pour dépolluer complètement l’air en l’espace d’une génération. En étant plus ambitieux, et en construisant à plus grande échelle, quelques années suffiraient. Alors pour permettre cela, et parce que c’est une mission d’intérêt public, notre équipe a décidé de publier tous les travaux en accès libre. Y compris les plans de ces machines une fois qu’elles seront complètement développées.
Je m’arrête. La salle est médusée. Comment concevoir que des travaux de recherche aussi importants ne seront pas valorisés financièrement ? Pendant l’heure qui suit je suis assailli de questions. Tout le monde veut savoir pourquoi, comment, veut aider financièrement, veut participer à cette aventure. Je me rends compte que ce moment marque un tournant de l’histoire, où enfin nous collaborons tous vers un but commun.

Un an plus tard, mon équipe et moi sommes les invités d’honneur de la conférence. Nous avons été rejoints durant l’année par une armée de chercheurs, de techniciens, d’ingénieurs, de designers, de toutes spécialités. Les financements d’abord timides ont afflué à un point que je n’aurais jamais imaginé. Cela nous a permis de produire en grande quantité le catalyseur si coûteux, et surtout de le distribuer à tous ceux qui le souhaitaient, sans contrepartie. Seule comptait la confiance mutuelle et la foi commune en un avenir meilleur. La machine est prête, mais ça tout le monde le sait déjà puisque nous avons diffusé les plans au fur et à mesure de leur avancement, ce qui nous a permis de récolter des corrections du monde entier. L’évolution a été rapide et nous sommes enfin parvenus à notre objectif. Nous l’avons même dépassé ! Partout dans le monde des bricoleurs ont travaillé pour construire des machines. Dans des garages, dans des ateliers des associations, dans des fablabs, et même en tant que projet pédagogique dans des écoles. Partout. Et la production a commencé. Chacun s’est pris au jeu et a voulu faire mieux que son voisin. La plupart des machines ont été équipées de compteurs, pour peser la production quotidienne. Et les chiffres se sont affolés. En trois mois on est passés de zéro à plusieurs milliers de tonnes par jour ! Et ce n’est que le début. Je pense que nous avons même fait mentir l’adage, puisqu’à plusieurs nous sommes certes allés plus loin que seul, mais nous avons aussi été beaucoup plus vite.

Maintenant que la tendance est lancée, près de cinq ans après la conférence où tout a débuté, je peux me rendre compte du chemin parcouru et des résultats. Tout est parti d’une idée un peu folle, et c’est probablement parce nous n’avions pas conscience des obstacles que nous avons réussi. La solidarité incroyable et l’engouement de l’humanité toute entière ont fait le reste. La vitesse à laquelle l’atmosphère s’est dépolluée est incroyable. Et c’est en cela que nous avons réussi notre pari le plus invraisemblable : faire mentir les climatologues, et inverser la tendance en l’espace de quelques années seulement. Les hivers sont plus marqués, les étés plus cléments, les glaciers se sont stabilisés, les courants marins maintiennent leur intensité. Et cette réussite est collective, c’est ce qui me rend le plus fier. L’objectif initial a été largement dépassé puisque nous avons non seulement stabilisé le climat, mais aussi renforcé la solidarité entre tous les êtres humains. Je n’aurais pas cru cela possible et pourtant nous l’avons fait.

Alors faites-le !