Le jour où j’ai frappé mon frère pour la première fois, mes parents n’ont pas compris.
J’étais un enfant enjoué, qui avait grandi dans une famille aimante, entouré de mes parents et de mon ainé. J’aimais par-dessus tout jouer avec nos deux chats, rien ne laissait imaginer un quelconque malêtre. Moi-même je me sentais parfaitement heureux. Mais ce que certains prenaient pour de la timidité cachait en fait une profonde aversion pour les autres. Ou plus exactement pour la compagnie des autres. Je ne ressentais pas particulièrement d’animosité pour qui que ce soit, mais les enfants de mon âge ne m’intéressaient pas, pas plus que les adultes d’ailleurs. Et ce jour où mon frère crut bon de me forcer la main pour jouer aux voitures avec lui, je sentis la colère monter en moi dès lors qu’il franchissait une barrière invisible et pourtant bien réelle. J’appris plus tard que l’on appelait ça la sphère d’intimité. Et surtout j’appris que son diamètre varie d’une personne à l’autre. Si certains considèrent qu’elle est quasi inexistante, d’autres au contraire commencent à avoir les mains moites dès qu’un intrus approche à moins de cinq mètres et sont prêts de défaillir alors qu’il est à portée de bras. Pour ma part j’évaluais cette distance à environ deux mètres et qu’importe que ce soit mon frère qui franchisse la ligne, seul comptait le fait qu’elle était franchie. Me sentant agressé, comme une bête sauvage acculée, je réagis par une vive émotion qui dirigea mon poing droit dans son visage. De surprise il tomba à la renverse et resta là, hébété, pendant quelques secondes, avant de constater que du sang empoissait sa vue. Ma mère hurla dès qu’elle vit l’arcade de son fils ouverte. Je subis une sévère raclée, probablement plus due à un excès de peur qu’il fallait déverser, qu’à une réelle envie de faire mal.
Cette leçon, je la reçut alors que je n’avais que dix ans. Mais elle me marqua profondément pour les années qui suivirent. J’étais déjà particulièrement sensible aux intrusions dans ma sphère d’intimité, mais j’y associais maintenant la souffrance de mes proches et la douleur physique que cela avait engendré. L’entrée au collège fut ainsi marquée par le développement d’une peur panique de la foule. Les scientifiques appellent cela l’agoraphobie, c’est en tout cas ce qu’expliqua le psychologue scolaire à mes parents suite au rendez-vous auquel ils avaient été convoqués. Ce jour-là je m’étais enfermé dans les toilettes en pleine récréation et avais refusé d’en sortir jusqu’à l’heure de fin des cours, quand le collège retrouvait sa quiétude. Le principal avait fini par faire forcer la serrure pour me déloger de mon repaire puant. La pisse évidemment, mais aussi la peur. J’avais pleuré toutes les larmes de mon corps, incapable de me contrôler. Je ne ressentais pas une anxiété particulière à l’idée de ne pas pouvoir m’échapper, mais l’idée même que des personnes entrent en contact avec moi m’était insupportable. Loin de l’idée de vouloir faire de moi un cas particulier, mes parents décidèrent que ma scolarité ne devait pas en pâtir, et que me frotter à mes camarades devrait certainement résoudre mes troubles. Le mal par le mal. C’est ainsi que je vivais les années déjà assez compliquées du collège, entre les toilettes et les salles de classe dans lesquelles je me débrouillais pour rester en retenue, loin de la cour. Bien que doué pour la plupart des matières je me travestissais volontairement en cancre de la pire espèce, espérant secrètement être rejeté de tous. Malgré des résultats très médiocres, j’étais gentiment poussé vers la sortie et entrais au lycée.
Ma réputation me précédant, j’étais facilement mis à l’écart dès les premiers jours de mon année de seconde, ce qui me convenait très bien. Mais je pris également conscience à cette époque qu’en voulant me protéger – des autres – je ne faisais que me détruire. Il me fallait explorer une autre voie : plutôt que de tenir les autres à l’écart en étant un paria, je devais devenir un marginal. Je devais passer du statut de celui qui est rejeté à celui qui a choisi de vivre en marge, et faire en sorte que ce choix soit respecté. Je devenais alors quelqu’un d’étrange, toujours dans son monde, affichant ouvertement mes goûts quitte à ce que cela choque ou déplaise. Je devenais brillant, m’intéressant à tout, ayant réponse à tout, à tel point qu’on me considérait comme le chouchou. Je ne faisais rien comme les autres, mais comme je l’entendais, moi. Et cela me permit de rester à l’écart et de préserver ma si chère sphère d’intimité. À la différence des pénibles années de collège, l’environnement du lycée était bien plus enrichissant et stimulant intellectuellement. Je m’épanouissais seul en plein soleil alors que les autres vivaient en bande à l’abri des arbres dans la cour. Mes résultats scolaires étaient désormais excellents, et mes parents, satisfaits que leur méthode d’enseignement porte enfin ses fruits – ce qui n’était en rien de leur responsabilité – se décidèrent enfin à me laisser vivre dans mon monde, à bonne distance du leur. J’avalais tout ce que la bibliothèque du lycée comptait de livres. Non pas les romans de gare, mais les grands classiques de la littérature française et étrangère – si possible en version originale pour l’anglais et l’espagnol – ainsi que des traités de mathématiques, des livres d’histoire, des manuels de chimie organique, des précis de dialectique ou de lourds tomes sur l’évolution des espèces. Ma crainte des autres m’avait changé en rat de bibliothèque. C’est ainsi que je franchissais tous les examens avec les plus hautes distinctions, obtenais un sésame pour toutes les plus brillantes études, et franchissais deux années de classes préparatoires scientifiques haut la main avec le choix du roi en termes d’écoles d’ingénieur à l’issue des concours. Ma soif de connaissances et ma volonté de garder le plus de portes ouvertes me conduisirent vers un choix bien difficile : je devais opter pour une spécialisation.
Je pris plusieurs jours de réflexion, prostré dans ma chambre d’étudiant. Ce choix était une véritable épreuve puisque, selon l’adage, il me fallait renoncer à certaines voies pour en approfondir une seule. De toutes les choses que j’avais étudiées jusque-là, celle qui me fascinait le plus était la mécanique de l’Univers. Tout comme moi qui passais mon temps à soigneusement éviter le contact trop rapproché avec les autres, les galaxies se tournaient autour sans jamais se toucher. La distance entre les astres est bien souvent colossale, largement suffisante pour qu’ils n’aient que très peu d’influence l’un sur l’autre, à quelques exceptions près. N’était-ce pas ce que j’étais moi-même ? Une étoile seule, ne supportant pas l’attraction ? Ou une comète dérivant, indépendante, dans le silence infini ? Je me décidais à étudier mes semblables, et optait pour l’astrophysique. J’appris rapidement que je n’étais pas le seul à mal tolérer la présence d’autres personnes à une distance inférieure à la longueur d’une piscine olympique. Plusieurs de mes camarades d’école vivaient reclus dans leur studio et ne communiquaient que par écrans interposés. Je me découvrais beaucoup de points communs avec un petit groupe. Nous communiquions via d’obscurs protocoles garantissant notre anonymat, et je découvrais une communauté qui m’accueillit sans me juger, qui ne posait jamais de question si le sujet n’était pas abordé auparavant. Nous nous intéressions à ce que faisaient les autres, à ce qu’ils étaient en dessous de leur carapace, pas à ce que la lumière laissait voir de leur corps. Nous n’échangions d’ailleurs jamais de photos ou de détails qui pourraient nous identifier. Je ne savais même pas si je parlais à des femmes ou à des hommes, ou peut être même à des robots. Mais je me sentais profondément connecté à ces êtres, comme si nous faisions partie d’un tout qui dépassait l’existence physique.
Les années passèrent et mon parcours d’étoile filante me mena vers les capsules spatiales. Une mission était en préparation pour laquelle on recherchait des scientifiques prêts à explorer le système solaire dans un isolement total. L’objectif était de mesurer les effets de la déconnexion avec l’humanité pour préparer les voyages interstellaires de demain et la colonisation d’autres planètes plus accueillantes que ne l’était devenue la Terre. L’idée même de ne pas avoir de risque de contact physique avec d’autres humains, même fortuitement, pendant des mois voire des années me semblait pure science-fiction. Même dans mes rêves les plus fous je n’aurais pas imaginé pareille opportunité. Je postulais immédiatement. Les tests de sélection comportaient de nombreuses épreuves que je franchissais avec une véritable aisance. Mais j’étais également fortement sollicité, mesuré, pesé, questionné, en permanence observé et approché, ce qui me rendit très mal à l’aise. C’était là que résidait la véritable épreuve pour moi. Cela n’échappa pas à mes examinateurs qui comprirent que j’étais probablement un candidat idéal pour cette expérience. Je fus retenu et devais participer à une première étape en environnement confiné pendant une semaine. Ce fut une véritable semaine de vacances ! Hormis la nourriture qui n’était pas des plus ragoutantes et les espaces relativement étroits, le calme absolu qui régnait dans cette capsule perdue au milieu du Texas me plût immédiatement. La mission se poursuivit donc, après plusieurs mois de nouveaux tests et examens, par un embarquement dans une véritable capsule spatiale, perchée au-dessus de plusieurs dizaines de tonnes d’explosif. Je savais à ce moment que mes parents éprouvaient une profonde fierté pour leur fils si brillant. Mais ils n’avaient pas réfléchi au fait que mon plus grand souhait, et l’aventure dans laquelle je m’étais lancée, consistait à les fuir, à fuir le contact des Hommes, à vivre dans l’immensité de l’espace, seul.
Tandis que compte à rebours était enclenché, je me réjouissais des années qui m’attendaient. Je devais rejoindre une capsule lunaire, installée à l’ombre d’un cratère, dans laquelle tout le nécessaire était réuni pour vivre en complète autarcie : des réserves d’eau, d’air, de nourriture, un puissant système de recyclage, une flotte de panneau solaire pour alimenter le tout, et même un carré potager sous une bulle de plexiglas. Tout avait été prévu pour que je puisse vivre sans aucun contact physique avec la Terre et ses habitants.
Les premiers jours se passèrent à ravir. J’avais emporté avec moi une quantité phénoménale de nourriture pour l’esprit sous forme de livres numériques. Je pratiquais tous les jours plusieurs heures de méditation pour me connecter à l’Univers, je profitais de ma situation pour avancer sur les concepts théoriques de mécanique céleste que je développais, et j’élevais ainsi toujours un peu plus ma conscience. J’étais devenu un être de pensée, sans attache physique. Mais après toutes ces années, je compris qu’une chose ne peut exister qu’avec son contraire. Que le concept de jour n’a pas de sens s’il n’y a pas d’alternance avec la nuit ou qu’on se sent vivant uniquement parce qu’on sait que la mort nous attend. Je n’avais jamais vécu cette sensation auparavant, ni même simplement réfléchi au concept. Au départ je ressentis une simple gêne, puis cela se transforma peu à peu en malaise. Toute ma vie j’avais vécu pour m’éloigner des autres. C’est cela qui avait guidé mes choix, qui était à l’origine de mon développement. J’avais compris que ce n’était pas le genre humain qui me repoussait mais simplement le contact physique des autres, et je m’étais épanoui en socialisant avec une communauté de semblables. Mais à présent j’étais seul, sans aucun être vivant à ma portée, et sans aucun contact avec la Terre. Que devient la lumière lorsque l’œil qui l’observe disparait ? Que devient celui qui s’est toujours défini comme l’autre lorsqu’il n’y a plus d’autres ? Il n’existe plus.
C’est ce jour-là que j’ai pour la première fois ressenti la solitude.