Cigares et nazis

« Alors c’est bon, t’as trouvé un cadeau pour l’anniversaire de John ?
— Euh… Oui oui bien sûr !
— Et tu lui prends quoi ?
— Eeeeeeh beeeeen… Je vais pas gâcher la surprise ! D’ailleurs je dois préparer un truc. À ce soir ! »

Je raccroche et c’est la panique. Aucune idée de cadeau. Pression maximale, créativité minimale. Voyons voyons. Il aime quoi John ? Après vingt bonnes minutes à évoquer des tours de karting, des cocottes minutes, des livres de cuisine japonaise, des albums de black metal symphonique islandais, je me dis que pour un fumeur qui passe la quarantaine, un bon cigare serait du plus bel effet. Banco ! J’enfile mon imper et je file en ville. Une fois garé je me dis que je ne sais même pas où chercher ça. Je sors mon téléphone et pianote “cave à cigares”. Quelques millions de résultats en un centième de seconde. OK… Au plus proche ? Une petite boutique dans une impasse à moins de cent mètres. Les commentaires ? “Bons cigares, mais ne parlez pas politique avec le patron !” “Excellente adresse.” “Tro bi1 pour 1 kif de daron” “Venu pour une boite de Cohiba, sorti avec un mal de crâne.” Bon, ça n’a pas l’air si mal. J’entre.

« Bonjour »
Personne derrière le comptoir. Un bruit de papier froissée et un homme apparaît derrière un journal. Il est assis dans un fauteuil club havane du plus bel effet. Il a effectivement un joli barreau de chaise au coin des lèvres. On a le droit de fumer dans une boutique ? Pas le temps de répondre à cette question philosophique, il me jette un regard acéré.
« C’est pour quoi ?
— Une pizza quatre fromages ! dis-je en croyant faire une bonne blague, mais je vois que ça ne prend pas trop. Malaise.
— Euh… en fait je voudrais un cigare. »
Il ne dit rien. Son visage ne révèle aucune expression, mais il me rappelle quelque chose. Une vague photo de cours d’histoire de terminale.
« Excusez-moi, mais on vous a déjà dit que vous ressemblez fort à Clémenceau ?
— Non, moi c’est sir Winston Churchill, rien à voir. Notez que ça me fait plaisir cette comparaison. »
Il fait rougeoyer son cigare et me regarde avec son fameux regard “mystérieux avec un sourcil relevé”.
« Mais… Vous n’êtes pas mort ? dis-je en me rendant compte de l’incongruité de cet instant.
— Si. En fait non. Pas vraiment. Enfin c’est pas ce que vous croyez. Je suis mort mais re-vivant. Parce qu’il parait que je n’ai pas été au bout de ma mission. »
En voyant que je n’atterris pas devant cette révélation, il continue.
« Évidemment ma mission c’est pas de vendre des cigares, mais c’est une bonne couverture. Pas grand monde fume le cigare aujourd’hui, alors que c’est quand même un putain de pied. Du coup je suis peinard. »
Toujours rien de mon côté, je me rends compte que j’ai maintenant la mâchoire qui tombe.
« Donc ma mission c’est de foutre mon pied au cul des nazis. Et croyez-moi j’ai pas fini. Vous êtes pas un nazi au moins ?
— Non. Je crois pas – un ange passe – mais quand vous dites ça, vous voulez dire que vous chassez les nazis ?
— Tout juste ! Vous croyez pas que c’est le plus grand fléau de tous les temps ? »
Je pense aux maladies, au réchauffement climatique, mais effectivement les nazis arrivent en bonne place sur le podium des calamités de ce monde.
« Oui c’est vrai. Vous mettez tous les fachistes dans le sac ? Et vous faites ça tout seul ?
— Malheureusement oui je suis seul. »
Je réfléchis quelques instants. Le charisme de ce vieux bonhomme est dingue. Avec son cigare et son air bougon et déterminé, il donne envie de s’embarquer avec lui. Je comprends que les Anglais aient supporté les bombes pendant des années et qu’il ait toujours su les guider.
« Et vous cherchez du monde pour vous donner un coup de main ? »
Il me regarde avec une nouvelle lueur.
« Pour sûr. »