Une odeur persistante

« Ah c’est pas vrai, c’est quoi qui pue comme ça ? »
Je me souviens que l’odeur était infecte. Mais finalement que ça ne changeait pas beaucoup d’un jour sur l’autre. Cet été-là nous étions, ma mère et mes deux meilleurs amis d’enfance, en pension dans un petit village perdu dans la montagne. Surplombé par d’imposants sommets perpétuellement enneigés notre gîte portait le nom de l’Ombre de Simone. Ce n’était pas usurpé tant la propriétaire était envahissante. Plutôt sympathique avec nous mais terrible avec son mari. Mais l’objet de l’odeur pestilentielle du jour était bien la paire de chaussette de mon voisin de chambre qui avait longuement souffert d’une journée de randonnée avec plusieurs centaines de mètres de dénivelé positif, puis négatif, tout ça en plein soleil. La montagne est belle en été, mais elle ne se laisse pas contempler facilement. Seuls les randonneurs les plus matinaux peuvent profiter des lacs perdus en altitude et du ballet des marmottes.

Nous étions adolescents et, sans machine à laver le linge, tous les soirs ou presque c’était corvée de chaussettes à la fontaine du village. Seulement, à quinze ans, nous n’étions pas les plus débrouillards, et même avec une lessive sans frotter, les odeurs restaient incrustées. A cela s’ajoutaient les plaisirs gastronomiques des alpages, les tomes, beaufort, abondance, reblochon, qui s’affinaient tranquillement à l’abri d’une cloche sur la table de la salle à manger. Autant vous dire que l’odeur faisait facilement concurrence à celle des chaussettes. Mais nous étions les rois du monde. Armés de nos opinels fraichement acquis, nous découpions des tranches démesurées de fromage pour les engloutir goulument. Je pense que nos repas se limitaient à ce régime pain-fromage, et une soupe à l’occasion pour se donner bonne conscience.

J’aurais pu vous raconter les fous rires à la fontaine, les coups de soleil sur les pieds lors d’une pause sur un glacier, le grondement incroyable des feux d’artifices qui résonnaient dans la vallée, les paysages à couper le souffle, le vertige ressenti alors qu’on se penchait au-dessus du vide, les ampoules sous les pieds lors des descentes sans fin, les bouquetins qu’on tentait de voir avec nos jumelles, les soirées astronomie incroyables, mes premières bananes au chocolat au barbecue. Mais ce que j’ai choisi, parmi tous ces moments heureux, c’est la bonne odeur du fromage qui se mélangeait à celle de la macération des chaussettes. Parce que mes souvenirs ne sont pas constitués que de moments extraordinaires, mais d’un ensemble qui reflète la vie du quotidien, y compris des détails anodins qui en font toute la saveur… ou l’odeur.