Souvenirs de famille

Une vibration sur la table de la salle de réunion.
« Désolé, c’est moi, fit Simon en retournant son téléphone pour stopper la sonnerie, poursuivons je vous prie. »
C’était une matinée ordinaire à la Johnson & Smith Bank. Simon Donteville présentait le bilan trimestriel au board of management. Une présentation léchée qu’il peaufinait depuis des semaines avec son assistante dans le seul but de s’attirer les faveurs de la direction. Déjà trois ans qu’il travaillait en tant qu’intermediate manager, il espérait bien passer associate manager dans les prochains mois. Après son passage chez Morgan & Chase à la City, les offres étaient tombées comme la pluie en novembre. Il avait choisi son poste en fonction des futures responsabilités qu’il pourrait exercer. Le salaire n’était plus un critère depuis longtemps.

La réunion se termina sur une note positive qui lui laissait penser que la promotion n’était pas loin. En rangeant son PC et son téléphone, il regarda machinalement qui l’avait appelé et avait perturbé sa brillante présentation. Henri. Son frère dont il n’avait plus trop de nouvelles depuis des mois. Celui-là même qui ne l’appelait que pour demander un « prêt » qu’il ne rembourserait probablement jamais. Depuis leur enfance, ils avaient suivi des trajectoires radicalement différentes : école de commerce, MBA, puis carrière à la City pour Simon, école de la vie, brassage amateur et succession de fausses bonnes idées pour Henri. Ils vivaient à quelques kilomètres seulement l’un de l’autre, dans un spacieux duplex à Neuilly pour Simon et dans un studio miteux sous les toits de Barbès pour Henri, et pourtant ils ne se voyaient qu’au plus deux fois par an.
« Pourriez-vous m’apporter un ristretto, Céline ? Je dois passer un appel », fit-il sans même prêter attention à la réaction de son assistante et en s’enfermant dans son bureau. Il s’assit dans son fauteuil de direction en cuir pleine fleur, et se tourna machinalement vers la baie vitrée qui surplombait La Défense, tout en composant le numéro de son frère.
« Alors ? Tu as un plan pour monter une chèvrerie dans le Larzac et tu as besoin d’un généreux investisseur ?
— Grand-mère Jeanne est morte.
— …
— Tu es là ?
— Euh… Oui oui. Je… Mais… Tu veux dire…
— Elle est décédée cette nuit. Son jardinier a prévenu maman ce matin. Je sais que tu es très occupé mais l’enterrement a lieu vendredi, puis on pensait se retrouver en famille ce weekend à la Roseraie. Ça serait bien de te voir. Pour maman. Pour grand-mère. Fais comme tu veux.
— Je… J’ai une présentation importante à terminer ce weekend. Je ne sais pas si…
— Fais comme tu veux. Bye. »
Simon resta une bonne minute avec son téléphone en main, abasourdi, le regard perdu dans le va-et-vient des fourmis en cravate qui s’agitaient en contrebas. En un instant, un tourbillon de souvenirs le saisit et lui donna des vertiges. Les étés passés à la Roseraie, les premiers mètres en vélo, les ballades en forêt, les tartes succulentes qu’elle préparait toujours, l’odeur des fleurs omniprésentes dans les jardins.
« Et voici votre ristretto Monsieur, fit Céline toute souriante en déposant soigneusement un petit plateau d’argent sur le bureau.
— Ah… Oui… Merci Céline, lui répondit Simon d’une voix aussi blanche que son visage, quasi livide désormais.
— Est-ce que tout va bien Monsieur ? s’enquit l’assistante.
— Oui oui, tout va bien je vous remercie, répondit-il sur un ton qui l’invitait à ne pas insister. Pourriez-vous me laisser un instant ? »
Elle se retira sans un mot de plus.

Le reste de la journée se déroula sans encombre, Simon était parvenu à passer à autre chose. Peut-être que la perspective de la présentation aux associés et de la promotion qui ne manquerait pas de suivre avaient aidé. Mais le soir, alors qu’il devait retrouver ses collègues pour un afterwork, il n’eut pas le courage de s’y rendre. Il ouvrit une bouteille de Lalande de Pomerol, s’en servit un généreux verre, s’avachit dans son canapé, et, chose qu’il n’avait pas faite depuis une éternité, alluma la télévision. Il passa ainsi une bonne heure à siroter le vin et à voir sans vraiment regarder diverses émissions plus insipides les unes que les autres. Finalement, en tripotant machinalement son téléphone, il finit par se décider à envoyer un message à son frère.
« Quelle heure l’enterrement ?
— 14 h
— Église Saint Victor ?
— Yep »
Il éteignit la télévision et opta pour un peu de musique. Wagner retentit pendant une heure, le temps de finir la bouteille, puis Simon partit se coucher.

Vendredi matin, il demanda à son assistante de reporter ses rendez-vous de l’après-midi et partit pour la Normandie dans sa Maserati GT. La Défense – Pont l’Évêque en 1h20 à peine, une bonne moyenne. Il s’arrêta déjeuner au manoir de la régate, une bonne adresse de la région, puis se changea dans la chambre que son assistante avait réservée. Un costume sombre de circonstance, agrémenté d’une gerbe sobre mais fournie qu’il déposerait à l’église. Après le repas, sa gorge commença à se nouer, à moins que ce ne soit le nœud de cravate trop serré. Il se sentait mal à l’aise, peut-être la chaleur de ce mois de juin ? Un dernier coup d’œil au miroir pour vérifier sa tenue et il enfila ses lunettes noires, direction la cérémonie.

Lorsqu’il arriva, il prit la peine de se garer à une centaine de mètres, bien que la petite bourgade de son enfance ne soit pas la plus fréquentée. Il observa l’entrée de l’église et tous ceux qui s’y pressaient. Il y avait une foule de cheveux blancs, probablement des amis de sa grand-mère. Et il vit ensuite la famille : sa mère d’abord, effondrée, était soutenue par son frère qui n’avait pas beaucoup changé depuis Noël. Ses deux oncles, l’un fin et élancé, l’autre bien portant, faisaient l’effet de Laurel et Hardy dans leurs vestes noires. À leurs côtés leurs épouses, deux mégères qu’il n’avait jamais supportées. Et enfin ses quatre cousins et cousines, dont seule Marie sortait du lot. Les autres étaient barbants au possible, entre leurs galères de profs de collège et les histoires de fonctionnaires sans intérêt. Il avait été secrètement amoureux de Marie pendant un temps bien plus long qu’il ne voulait bien se l’avouer. Et ce fut elle qui le vit en premier. Elle lui fit un grand signe de la main avec un sourire bienveillant. Il sentit son cœur battre plus fort. Puis les autres se retournèrent et il ne put plus faire semblant : il s’avança, la mine mi-grave par la circonstance, mi-angoissée par les retrouvailles embarrassantes après tant d’années.

Curieusement, l’accueil que lui firent ses oncles et tantes par alliance fut bien plus chaleureux que ce à quoi il s’attendait. Depuis la mort de son père, il ne fréquentait plus sa famille, et le moins qu’on puisse dire, c’est que les liens s’étaient distendus. Ce fut Marcel qui lui fit une accolade en premier, ce qui le prit au dépourvu.
« Simon ! Tu nous as manqués. C’est bien que tu sois là. »
Il ne sut quoi répondre, alors il ne dit rien. Albert succéda à Marcel, avec la même chaleur, puis ce furent leurs épouses et les cousins. Tous sans exception l’embrassèrent comme s’ils s’étaient quittés la veille, sans retenue, sans a priori, avec une incroyable bienveillance. L’assurance de départ de Simon fondait à mesure des retrouvailles, il se sentait bien, ce qui était assez inconvenant compte tenu de la situation. C’était comme si le mélange de rancœur et de morgue accumulées depuis des années s’était évaporé à l’instant où les bras des siens s’étaient posés sur lui, sans jugement, et qu’il s’était retrouvé projeté des années en arrière, à l’époque des jours insouciants de l’enfance. Il parvint tout de même à articuler quelques mots pour chacun, puis retrouva sa mère et son frère. Il lisait dans les yeux de celui-ci une profonde tristesse, et une authentique gratitude, probablement heureux que le frère-qui-a-réussi n’avait pas complètement achevé sa mutation en banquier froid et qu’il lui restait un peu de considération pour sa famille.

La cérémonie lui fit invariablement remonter des souvenirs qui étaient enfouis bien trop profondément dans sa mémoire. Tous ces bons moments avec ses grands-parents, du temps où Léon répartissait son temps entre ses petits enfants et le jardin, les parties de cache-cache sans fin avec les cousins, les tartes aux pommes de Jeanne. Tout cela finit par faire perler des larmes aux coins des yeux de Simon, pas seulement de tristesse de savoir sa grand-mère disparue à jamais, mais aussi de penser à toutes ces années à se croire supérieur, à imaginer qu’il avait un destin particulier et à finalement renier les siens. Marie, qui était placée sur le banc à côté de Simon, avait remarqué la tristesse si particulière de son cousin et lui prit la main. Il sursauta et la regarda avec étonnement. Sitôt l’office terminé, elle lui proposa, comme son frère lui en avait parlé, de rester avec toute la famille à la Roseraie. Il hésita, se demandant s’il était vraiment le bienvenu, s’il avait sa place parmi eux. Elle insista et il finit par accepter.

La Roseraie était située à moins d’un kilomètre en dehors du bourg. Elle tirait son nom d’un merveilleux jardin de roses qu’on disait remonter à la Renaissance. Partout, des buissons soigneusement entretenus laissaient fleurir des boutons multicolores, de toutes les tailles, et tous plus odorants les uns que les autres. Ce jardin féerique avait été un terrain de jeu incroyable pour les cousins qui se retrouvaient là tous les étés, autour des grands-parents les plus heureux du monde. La bâtisse, elle, tenait plus du château que de la maison de famille. Elle avait comme un air de Moulinsart : une grande tour centrale dans laquelle un escalier monumental en bois desservait les deux étages des deux ailes. La différence notable avec un château était le style plus traditionnel de Normandie avec de beaux colombages bruns que Léon affectionnait particulièrement. Les combles étaient toujours restés à l’état de grenier tant la superficie habitable était immense. Le royaume des fantômes et autres araignées où l’on jouait à se faire peur. Chacun aurait pu avoir sa chambre mais les cousins préféraient toujours dormir par deux ou trois pour pouvoir discuter jusqu’aux heures tardives de la nuit. Simon fit une pause sur le seuil et prit le temps de regarder l’entrée majestueuse et l’escalier massif, patiné par les années. Combien de fois avait-il dévalé ces marches pour échapper à des pirates ? Sur quelles dalles du sol devait-il marcher pour éviter les crocodiles ? Il caressa la rampe en chêne et remarqua le petit accroc que ses dents avaient formé lorsqu’il était tombé, probablement poussé par son cousin Arthur, bien que celui-ci ait toujours nié. Il monta lentement les marches et retrouva le doux craquement du bois sous ses pieds. Au premier, le couloir desservait trois chambres dans chaque aile. Il remarqua alors, chose nouvelle, que chacune avait un petit écriteau joliment calligraphié de la douce écriture de sa grand-mère : les prénoms des six petits enfants. Les larmes lui montrèrent aux yeux quand il s’aperçut que celle qui portrait son nom était sa préférée : la chambre aux roses Léon XIII, généreuses et blanches, peintes sur fond beige paille. Comme un hasard le nom des roses était aussi celui de son grand-père. Marie le rejoignit sur le palier de l’étage.
« Ils n’ont jamais pu se résoudre à faire autre chose de l’étage. Les chambres sont restées comme nous les avons quittées. Et puis avec le temps, et la disparition de grand-père, grand-mère ne venait plus du tout ici. La femme de ménage entretenait un étage vide de vie, comme un souvenir dans le formol du temps.
Tu es ici chez toi tu sais, reprit-elle après un instant, tu peux rester ou aller dormir à ton hôtel. Choisis ta chambre. On a en tout cas décidé de tous rester ce soir, et peut-être demain aussi. C’est l’occasion de refaire connaissance, dit-elle malicieusement. On se retrouve en bas pour préparer le dîner ? »
Simon acquiesça sans dire plus de mots, pour ne pas laisser paraître son émotion intérieure. Il attendit un instant que sa cousine soit descendue pour tous les rejoindre.

La préparation du repas se passa dans un mélange de nostalgie et de rigolade. C’est certain que Jeanne aurait aimé cela, elle qui était toujours enjouée. Son enterrement ne pouvait qu’être une fête ou l’on pleure de rire plus que de tristesse, ou alors de tristesse de ne plus pouvoir rire avec elle. On avait fait simple et convivial au niveau culinaire : des pâtes à la bolognaise, le plat préféré d’Arthur, à qui Léon avait confié sa recette secrète. Tout le monde s’assit autour de la table presque aussi monumentale que l’escalier, où l’on pouvait aisément manger à une douzaine de convives, voire plus si on trouvait assez de chaises. Tout le monde parlait joyeusement, se racontait des anecdotes, et incluait Simon dans la conversation qui ne pouvait que constater que les jugements qu’il avait portés sur chacun n’étaient qu’un miroir déformant la réalité. Certes il n’était pas friand des blagues douteuses de Louis, mais les voir tous rire de bon cœur ne pouvait que le faire sourire. Après le dessert et quelques digestifs, Marcel prit la parole :
« Ça tombe bien que nous soyons tous réunis, fit-il en appuyant le regard vers Simon. Nous allons devoir rapidement discuter de l’héritage de Jeanne et Léon. Comme vous le savez, ils ne possédaient pas grand-chose en dehors de la Roseraie. Mais sur le marché actuel, avec la superficie, le parc et la proximité de Paris, sa valeur est de plus de deux millions d’euros. » Il laissa tout le monde digérer l’information puis reprit. « Nous avons consulté le notaire avec Albert et Michèle, dit-il en désignant son frère et sa sœur, qui nous confirme que les dispositions prises par Jeanne font de nous tous leurs héritiers, moitié pour nous trois, et moitié pour les six petits enfants, en indivision. Seulement tout ça s’assortit d’un impôt non négligeable de près de la moitié de la valeur de la maison, frais administratifs divers inclus. Il faut donc qu’on décide ce qu’on choisit : soit on garde la maison, soit on la vend pour payer les frais. »
À ce moment-là commença la réunion de copropriété, puisque finalement c’était bien de cela qu’il s’agissait. Très rapidement deux éléments antagonistes émergèrent : personne ne souhaitait se séparer de cette maison qui avait une valeur émotionnelle bien trop forte, et personne non plus n’avait les moyens d’en payer les droits qui s’élevaient à un bon paquet de pognon comme l’avait fait remarquer Albert. Après une bonne heure de débats durant lesquels plusieurs solutions plus ou moins farfelues avaient été évoquées – de la classique maison d’hôtes jusqu’à faire croire à l’administration que Jeanne n’était pas décédée – ils se résolurent à reporter la décision.
« Après-tout, comme l’avait fait remarquer Michèle, la nuit porte conseil, nous pourrons faire un choix demain. »
Tous finirent donc par passer à d’autres sujets de conversation, personne n’avait franchement envie de se coucher malgré l’heure qui avançait.

Simon redécouvrit sa famille lors de cette soirée : ses cousins qu’il pensait inintéressants avaient en fait des vies bien remplies en dehors de leurs métiers, il est vrai, pas toujours passionnants. L’un était bénévole dans une association culturelle particulièrement enrichissante qui assurait la promotion de spectacles de théâtre de rue, l’autre était une passionnée de voyage et avait déjà mis le pied sur tous les continents et près de la moitié des pays reconnus par l’ONU, et un autre était en train de monter une fabrique de jouets en bois dont les plans étaient donnés librement sur internet. Il se dit que finalement celui qui avait la vie la plus convenue et banale était dans son propre costume.

Passé minuit, les parents finirent par montrer des signes évidents de fatigue, et montèrent les uns après les autres se coucher. C’est alors qu’Arthur prit son air de comploteur et confia à ses cousins qu’il connaissait la planque à gnôle de Léon. Ni une ni deux, les six compères retrouvèrent leur complicité d’antan et s’avancèrent à pas de loup vers la cave, en prenant grand soin de ne pas attirer les soupçons des parents, mais ne pouvant s’empêcher de pouffer régulièrement. Pas très discret mais terriblement drôle pour une bande de trentenaires. Il s’avéra que Léon ne gardait finalement que peu de bouteilles, et l’alcool débusqué ne fit pas long feu. Mais l’important était ailleurs : ceux qui avaient pris des voies différentes, qui ne s’étaient plus vus pour certains depuis des années, étaient de retour en enfance. Peut-être que la magie de l’endroit y était pour quelque chose, qu’il agissait comme une réserve de souvenirs de famille dans laquelle on pouvait puiser à l’envi.

Le chemin que fit Simon lors de la nuit, entouré des roses blanches de la tapisserie de la chambre à son nom, le conduisit à une conclusion simple et qu’il n’avait pourtant pas exprimée la veille. Il attendit donc le déjeuner, lorsque toute la famille était enfin réunie, pour l’annoncer :
« Je pense que nous sommes tous d’accord sur le fait que Jeanne et Léon n’auraient pas supporté que nous vendions la maison. On ne brade pas ses souvenirs. » Un murmure d’acquiescement se fit entendre autour de la table. « Il se trouve que j’ai déjà une bonne partie de la somme nécessaire aux droits de succession. Si on met en commun toutes nos économies, sans tenir compte de la proportion de nos parts de la maison, il doit manquer moins de trois cent mille euros. Comme vous le savez, je travaille dans une banque d’affaires et j’ai des facilités pour obtenir des financements très avantageux. Je peux me porter caution pour l’ensemble du financement restant, puis chacun y contribuera à hauteur de ses revenus. En moins de cinq ans la maison sera remboursée. » Les visages s’ouvrirent. « Mais j’y mets une condition : l’accord ne tient que si, à cette même date tous les ans, nous nous retrouvons tous ici même le temps d’un weekend. »
À ces mots, tous se levèrent et applaudirent l’initiative qui sauvait leur rêve. Et il n’y avait pas plus important que cela en ce jour. Simon se rendit alors compte que celui qui avait le plus renié les siens au profit de sa carrière était maintenant celui qui faisait le plus preuve d’altruisme. Comme si cette brillante ascension dans le monde de la finance n’était destinée qu’à servir cet instant pour sauver l’héritage familial. Mais ce qu’il comprit également, c’était que, plus qu’un autre autour de cette table, il avait besoin de conserver cet endroit qui regroupait ses souvenirs les plus humains, ceux qui l’empêchaient d’achever sa transformation en machine de la finance. Cette idée altruiste était peut-être finalement motivée par un profond égoïsme.