Cigares et nazis 2

« Alors c’est bon, t’as trouvé un cadeau pour l’anniversaire de John ?
— Euh… Oui oui bien sûr !
— Et tu lui prends quoi ?
— Eeeeeeh beeeeen… Je vais pas gâcher la surprise ! D’ailleurs je dois préparer un truc. À ce soir ! »

Je raccroche et c’est la panique. Aucune idée de cadeau. Pression maximale, créativité minimale. Voyons voyons. Il aime quoi John ? Après vingt bonnes minutes à évoquer des tours de karting, des cocottes minutes, des livres de cuisine japonaise, des albums de black metal symphonique islandais, je me dis que pour un fumeur qui passe la quarantaine, un bon cigare serait du plus bel effet. Banco ! J’enfile mon imper et je file en ville. Une fois garé je me dis que je ne sais même pas où chercher ça. Je sors mon téléphone et pianote “cave à cigares”. Quelques millions de résultats en un centième de seconde. OK… Au plus proche ? Une petite boutique dans une impasse à moins de cent mètres. Les commentaires ? “Bons cigares, mais ne parlez pas politique avec le patron !” “Excellente adresse.” “Tro bi1 pour 1 kif de daron” “Venu pour une boite de Cohiba, sorti avec un mal de crâne.” Bon, ça n’a pas l’air si mal. J’entre.

« Bonjour »
Personne derrière le comptoir. Un bruit de papier froissée et un homme apparaît derrière un journal. Il est assis dans un fauteuil club havane du plus bel effet. Il a effectivement un joli barreau de chaise au coin des lèvres. On a le droit de fumer dans une boutique ? Pas le temps de répondre à cette question philosophique, il me jette un regard acéré.
« C’est pour quoi ?
— Une pizza quatre fromages ! dis-je en croyant faire une bonne blague, mais je vois que ça ne prend pas trop. Malaise.
— Euh… en fait je voudrais un cigare. »
Il ne dit rien. Son visage ne révèle aucune expression, mais il me rappelle quelque chose. Une vague photo de cours d’histoire de terminale.
« Excusez-moi, mais on vous a déjà dit que vous ressemblez fort à Clémenceau ?
— Non, moi c’est Sir Winston Churchill, rien à voir. Notez que ça me fait plaisir cette comparaison. »
Il fait rougeoyer son cigare et me regarde avec son fameux regard “mystérieux avec un sourcil relevé”.
« Mais… Vous n’êtes pas mort ? dis-je en me rendant compte de l’incongruité de cet instant.
— Si. En fait non. Pas vraiment. Enfin c’est pas ce que vous croyez. Je suis mort mais re-vivant. Parce qu’il parait que je n’ai pas été au bout de ma mission. »
En voyant que je n’atterris pas devant cette révélation, il continue.
« Évidemment ma mission c’est pas de vendre des cigares, mais c’est une bonne couverture. Pas grand monde fume le cigare aujourd’hui, alors que c’est quand même un putain de pied. Du coup je suis peinard. »
Toujours rien de mon côté, je me rends compte que j’ai maintenant la mâchoire qui tombe.
« Donc ma mission c’est de foutre mon pied au cul des nazis. Et croyez-moi j’ai pas fini. Vous êtes pas un nazi au moins ?
— Non. Je crois pas – un ange passe – mais quand vous dites ça, vous voulez dire que vous chassez les nazis ?
— Tout juste ! Vous croyez pas que c’est le plus grand fléau de tous les temps ? »
Je pense aux maladies, au réchauffement climatique, mais effectivement les nazis arrivent en bonne place sur le podium des calamités de ce monde.
« Oui c’est vrai. Vous mettez tous les fachistes dans le sac ? Et vous faites ça tout seul ?
— Malheureusement oui je suis seul. »
Je réfléchis quelques instants. Le charisme de ce vieux bonhomme est dingue. Avec son cigare et son air bougon et déterminé, il donne envie de s’embarquer avec lui. Je comprends que les Anglais aient supporté les bombes pendant des années et qu’il ait toujours su les guider.
« Et vous cherchez du monde pour vous donner un coup de main ? »
Il me regarde avec une nouvelle lueur.
« Pour sûr. »

Lorsque je repense aux événements des jours suivants, je me dis que finalement un bon vieux T-shirt aurait fait l’affaire pour l’anniversaire de John. L’appel de l’aventure n’a jamais été très fort pour moi, et je comprends maintenant pourquoi. Suite à cette entrée en matière avec Sir Winston, je me suis laissé embarquer dans une rocambolesque chasse aux sorcières que je peine à identifier comme bien réelle. Je pense que mon aversion de tous les extrémistes y est pour quelque chose, surtout ceux qui ont tendance à nuire à leur prochain. L’évocation des nazis ne pouvait que me faire dresser les poils et résonner des chants guerriers épiques à mes oreilles. Je me vois en pourfendeur de l’ennemi, avec un glaive de feu, une lumière, accompagné par des choeurs d’anges.

Je reviens dans le présent. Sir Winston me regarde comme s’il attendait une réponse de ma part. Curieusement il ne m’avait pas posé de question, mais mon attitude avait laissé entendre que je serais prêt à le suivre dans je ne sais quelle aventure complètement farfelue, et je me retrouve prisonnier d’une demande que j’ai moi-même formulée et qu’il a saisie au bond.
« Euh… je ne sais pas pourquoi je vous ai demandé ça. Oubliez, je vais prendre un cigare plutôt.
— J’ai justement quelque chose qui devrait vous plaire, dit il après un silence. Une petite boite de Cohiba importée de La Havane. Vous savez que le procédé de fabrication n’a pas changé depuis que Fidel Castro et le Che en fumaient dans la jungle ? Aaaah ! De vrais patriotes engagés, eux ! »
Je ne sais pas si je me sens piqué au vif ou si je suis choqué d’entendre de la nostalgie pour un passé communiste de la bouche d’un vieux conservateur, mais je relance la conversation.
« OK, c’est quoi le programme ? »
Il me regarde et voit que je suis prêt. Je ne sais pas pourquoi mais c’est comme ça. Je n’ai rien de mieux à faire : l’heure est trop tardive pour trouver une autre idée de cadeau pour John, je ne vais donc probablement pas aller à l’anniversaire pour éviter de passer encore pour un radin. Pas que j’en sois un, mais c’est vrai que j’ai toujours du mal à trouver des idées de cadeaux. J’ai donc le choix entre une énième télé crochet ou un blond platine qui débite des idioties sur le cirque, tous mes amis seront à l’anniversaire donc pas de bar, de restau, ou de ciné.
« J’ai repéré des camions qui font des allers-retours un peu louches vers un hangar près d’ici, reprend-il. Ils apportent de l’hydrogène liquide en très grande quantité depuis plusieurs semaines. À mon avis il y a un ballon. Et il n’y a que des nazis nostalgiques du passé pour ne pas être passés à l’hélium pour les ballons.
— Un quoi ? dis-je, complètement absorbé
— Un ballon. Un Zeppelin si vous préférez. Et vous savez bien que les nazis adorent ça les gros ballons. C’est léger, discret et relativement luxueux. Certes pas très rapide mais quand on patiente pour revenir sur le devant de la scène depuis bientôt quatre vingts ans, ce n’est pas quelques heures qui feront la différence.
— Mais… Personne ne voyage plus en Zeppelin depuis que Jimmy Page a chanté Stairway to Heaven ! Le dernier qu’on a vu a dû partir en flammes et on s’est dit que c’était peut-être plus sûr d’arrêter de voyager sous des bombes, et qu’un bon vieil avion était quand même plus rapide et pratique. Pourquoi vous voulez que quiconque, même un nazi potentiellement nostlachik, ne voyage là-dedans ?
— Sachez mon cher, dit il en expirant une bouffée épaisse et bleue, que les nazis sont comme ça. Ils aiment les traditions. C’est même à ça qu’on les reconnait. Et vous n’êtes pas au bout de vos surprises. »

Après dix bonnes minutes supplémentaires, il finit de me convaincre, je ne sais même pas comment. Il ferme boutique et nous sortons dans une arrière-cour où attend une authentique, et antique, traction Citroën noire. Bordel, je dois absolument arrêter de me gaver de chips trempées dans le Nutella, ça me donne des hallucinations, j’en suis sûr maintenant. Je monte à côté de Sir Winston et il démarre dans un gros nuage de fumée âcre. Nous sortons de l’impasse et déboulons à tombeau ouvert sur le boulevard. Ça ne semble choquer personne. Pas qu’une voiture sorte de nulle part et s’engouffre dans la circulation, après tout c’est monnaie courante dans les grandes villes, mais qu’une TRACTION dépasse largement des quatre-vingts ! Je croyais que dans les films en noir et blanc on ne roulait pas à plus de cinquante. Nous roulons une petite vingtaine de minutes jusqu’à l’aérodrome. Sir Winston ne se donne même pas la peine de se garer gentiment devant le bâtiment, il contourne la piste jusqu’aux hangars qui abritent les avions. Mais il n’y a pas de sécurité ici ? C’est un vrai moulin : pas de grillage, hangars ouverts, piste dégagée…
« Dites donc ils ne sont pas au courant ici que les barbus aiment bien détourner des avions ? Comment c’est possible qu’on arrive jusqu’aux hangars sans rencontrer un vigile et sans descendre de la voiture pour pousser une porte ?
— J’ai mes relations, fait-il énigmatique… et je suis pilote. On a rendez-vous. »

Je n’ai pas encore digéré toutes les informations lorsqu’il descend de la voiture et ouvre le coffre. Et il sort un blouson en cuir marron avec moumoute et un casque en cuir avec lunettes. En fait c’est l’as des as ? Je ne sais plus quoi penser, je n’en suis plus à une étrangeté près. Alors je sors et demande s’il compte vraiment piloter le coucou qui nous fait face. Je ne suis pas spécialise des modèles d’avions que la RAF utilisait en quarante, mais vu la forme des ailes et du cockpit, je me doute bien qu’il ne sort pas des ateliers d’Airbus. Je regarde émerveillé la carlingue aux formes si délicates, jusqu’à me rendre compte qu’elle est agrémentée de deux mitrailleuses rutilantes.
« Mettez ça. »
Et bam ! Je me prends un casque et une veste en plein visage. Les mêmes que ceux que Sir Winston a extraits de la traction. Je me retourne et il me regarde hilare, déjà en tenue, un cigare entre ses dents, prêt à être allumé.
« On va monter là-dedans ? fais-je incrédule et un peu inquiet
— Je veux ! Un Spitfire Supermarine de 1953, adapté pour un pilote et un copilote, récupéré dans un vieux stock de l’Irish Air Force. Moteur Griffon 85 a double étage de compression, de 2 400 ch. Hélice à cinq pales. Double mitrailleuse de 7,7 mm. Avec un pilote expérimenté on traverse la moitié du globe sans encombre.
— Mais pourquoi ? Je veux dire… pourquoi maintenant ? Et on va où comme ça ?
— Mon petit, je vois bien que vous avez les foies, mais je vois aussi que vous êtes un type qui peu avoir du cran. Quand vous êtes venu à la boutique, je me demandais justement comment j’allais faire pour mon tour de reconnaissance. Vous savez je n’ai plus les mirettes de mes vingt ans, et l’aide d’un jeune, même un bleu, est la bienvenue. Alors quand j’ai vu que vous n’avez pas tiqué à l’évocation de chasser les nazis, je me suis dit pourquoi pas ?. Rassurez-vous, ça va bien se passer. On va dans les nuages. Qui n’a jamais rêvé de ça ? »
Sans vraiment conscientiser ce que je fais, je monte à la place du copilote et enfile mon casque. Avec les lunettes années trente et son allure rondouillette, Sir Winston me fait l’effet de Porco Rosso. A peine le temps de boucler le ceinturon, le moteur crache un épais panache de fumée noire dans un boucan de tous les diables. Pourvu qu’il n’allume pas son cigare dans le cockpit, je vais me sentir mal. Il se retourne et me fait un grand sourire avec son pouce en l’air. Je réponds par le même signe avec un sourire un tantinet plus crispé, alors que je ne souhaite rien de plus au monde que de retrouver mon lit. Avec une petite secousse, l’avion sort du hangar puis rejoint tranquillement la piste. Sir Winston met plein gaz et on accélère bien plus que ce à quoi je m’attendais. En quelques secondes l’asphalte défile à une vitesse folle puis s’éloigne de ma vue : nous sommes dans les airs.

Comme il n’y a pas de radio, et que le moteur combiné au vent qui souffle sur la carlingue fait un bruit de tous les diables, je suis obligé de hurler et d’être concis.
« On va où ?
— On cherche le ballon.
— Mais comment on va le trouver ?
— Les nuages !
— Comment ça ?
— Vous allez voir. »
Je comprends que je n’aurais pas d’autre détail à la manière dont il coupe court en se concentrant subitement sur ses cadrans. Tout ça est bien énigmatique, mais je suis coincé là, alors autant en profiter : ce n’est pas tous les jours qu’on monte dans un zinc d’après-guerre avec un Sir aux commandes. Finalement le temps est plutôt clément, j’observe la vie en contrebas. Les voitures se suivent comme des fourmis à la queue leu-leu, les immeubles sont autant de carrés de sucre ou de dominos qu’un géant pourrait faire tomber en série d’une pichenette. Seuls quelques nuages sont visibles à l’horizon, peut être des cumulus ou des stratus, ou des nimbus. En fait je m’aperçois que des années à suivre la météo après le journal télévisé m’ont plus appris sur les présentatrices que sur la météo elle-même et je dois bien me résoudre à admettre que je n’y connais rien. Ce que je vois c’est que nous nous dirigeons vers le plus gros, un énorme bloc de coton d’un blanc laiteux. C’est peut être ça que Sir Winston voulait dire en parlant d’aller dans les nuages. L’avion décrit une longue courbe pour contourner la masse, qui à cette distance n’en est plus vraiment une. On distingue des volutes vaporeuses, et surtout, en plein milieu, les reflets métalliques d’un énorme ballon gonflé à l’hydrogène.
« Il est là ! » fais-je hystérique, comme si mon pilote ne l’avait pas vu. Sir Winston commence alors une manœuvre de repérage à vive allure, comme une mouche qui tournerait autour d’une paresseuse tortue. L’avion virevolte, et mon déjeuner commence à manifester son mécontentement dans mon estomac. Une fois que nous avons fait deux tours, nous piquons pour distinguer la nacelle et ses occupants. Impossible qu’ils ne nous aient pas repérés tant le sifflement des ailes me semble audible à des kilomètres. Nous virons rapidement de bord pour passer au plus près des baies vitrées. Ce que je vois alors ne fais aucun doute sur la nature des occupants : tous sont vêtus de vert bouteille, et, sur le mur, un drapeau rouge frappé d’une croix gammée sur fond blanc me hérisse le poil.
« Putain ! Des nazis ! ne puis-je m’empêcher de hurler
— Je savais qu’ils se cachaient dans un nuage, ils sont toujours planqués dans des foutus nuages, rugit Churchill. On va se les faire ! »
Comment ça on va se les faire ? Qu’est-ce que ça sous entend ? Dans les films d’action que je regarde parfois, ça annonce généralement une scène assez violente, celle ou Chuck Norris dévisse des têtes, ou Jason Statham balance son talon dans des plexus, ce genre de truc. Mais je vois assez mal Sir Winston sauter en vol sur le Zeppelin pour aller botter des culs comme il me l’avait subtilement fait comprendre dans la boutique de cigares. Et à cet instant un reflet de lumière vient m’offrir la solution : les mitrailleuses de 7,7 mm ! Comme pour confirmer mon intuition, Sir Winston se met à hurler alors que les canons crachent des flammes sur la nacelle du ballon. Je me mets aussi à hurler, mais de terreur.

La scène se passe comme ce que j’aurais pu imaginer de pire dans un scenario de feuilleton. Les vitres volent en éclats, les nazis s’éparpillent comme des insectes désorientés, et tentent une riposte avec leurs Lüger bien dérisoires. En quelques secondes, ils sont tous au sol et le ballon commence à piquer du nez, crevé en de multiples endroits. La détente de l’hydrogène par les entailles forme des jets de vapeur, on dirait un gros cigare de cartoon. Je continue de hurler pendant ce qui me parait une éternité, alors que le Zeppelin sombre. Churchill exulte et rit comme un dément. Je veux disparaitre.

La dizaine de minutes qui suit l’attaque et qui nous sépare du retour se passe en silence. Je ne regarde plus le paysage mais reste prostré sur mon siège, perdu dans la contemplation de mes pieds. Je suis assez surpris que finalement mon estomac se soit tenu à carreaux, j’aurais pensé que les soubresauts de la carlingue et la vue du carnage auraient suffit à le révolter. Je me surprends à penser que finalement ce n’était pas si terrible. Ce n’étaient que des nazis, qui n’étaient probablement pas très fréquentables. Ce qui semble un attentat gratuit était peut-être finalement une bonne action. Peut-on se permettre une justice aussi expéditive ou doit-on respecter les procédures et la loi avec ceux qui ne s’en encombrent pas ? Œil pour œil ? Mais dans ce cas on peut justifier l’injustifiable et on devient soi-même un danger pour la société. Je continue de philosopher alors que Sir Winston pose l’avion avec une parfaite maitrise sur le tarmac puis le conduit en douceur dans le hangar d’où nous sommes sortis moins d’une heure auparavant.
« Alors ? Ça requinque, non ? fait-il triomphalement
— Euh… Je sais pas trop. On a quand même envoyé des hommes à la mort, même indirectement : j’imagine qu’un Zeppelin crevé ça vole beaucoup moins bien et ça écrasé comme une pomme pourrie ?
— Ah ! Ah ! Tranquillisez-vous, ce n’étaient que des nazis, dit il avec dédain, je ne pense pas qu’on puisse réellement considérer que ce sont des hommes. En tout cas ils n’ont rien d’autre d’humain que leur apparence. Et encore.
— Mais vous n’avez jamais pensé à les envoyer devant les tribunaux ? Parce que vous savez que la peine de mort est abolie depuis un paquet d’années quand même !
— Pour quoi faire ? Pour qu’ils écopent d’une tape sur les doigts et qu’ils profitent de leur séjour en prison pour faire du prosélytisme ? Non ! Pour paraphraser le Général Sheridan : un bon nazi est un nazi mort. »
Et pour ponctuer sa citation, il coupe le bout de son cigare avec les dents, crache le morceau arraché et sort un briquet. Il aspire goulument quelques bouffées, jusqu’à ce qu’une belle braise rougeoie. Il plante alors son regard dans le mien. Voyant ma mine déconfite, il finit par ouvrir sa veste et farfouiller dans sa poche intérieure. Il en sort un étui en cuir pour deux cigares de gros calibre.
« Vous veniez pour acheter des cigares ? Tenez, voici deux Arturo Fuente Anejo, aux feuilles maturées dans des fûts de cognac. Un régal. Et gardez l’étui, c’est ma contribution pour votre participation. Je pensais qu’on pourrait faire plus, mais vous n’êtes peut-être venu que pour acheter des cigares. »
Je prends l’étui sans quitter Sir Winston du regard. Une flamme brille dans ses pupilles, cet homme est habité par une quête quasi mystique. Il n’arrêtera que lorsqu’il sera mort, et apparemment ça n’a même pas été suffisant la première fois. Ce qu’il propose c’est le grand frisson, c’est Batman contre les bas-fonds de Gotham, les Skywalker contre l’Empereur Palpatine. Personne ne vit ça dans la vraie vie. Et je suis planté là, à réfléchir. Alors j’ouvre l’étui, arrache le briquet des mains de Churchill, et allume le cigare avant de jeter ma veste sur l’épaule. Dans un coucher de soleil ça aurait fait une parfaite scène de bad boy dans un film d’action. Seulement je n’ai jamais fumé le cigare et je comprends maintenant pourquoi. Pris d’une quinte de toux qui me fait cracher mes poumons, je me plie en eux, et c’est à ce moment très opportun que mon estomac finit par se manifester. Sir Winston me regarde me vider, passablement dégouté. Je me relève et, les yeux pleins de larmes provoquées par la fumée âcre, finit par couiner :
« Je vous suis !
— Ah ! Ah ! Parfait ! fait-il avec un grand sourire. Mais il va falloir apprendre à fumer le cigare si vous voulez qu’on reste copains ! » Et il se rapproche pour m’assener une grande tape dans le dos, en prenant soin d’éviter de marcher dans la flaque nauséabonde à mes pieds.
« Allez, venez, on va s’en jeter un pour fêter ça. »

Le lendemain, je me réveille avec un terrible mal de crâne. En regardant péniblement autour de moi, je vois une pièce que je ne connais pas. Le parquet massif de bonne qualité est usé par des générations de chaussures. Les murs en papier peint tartan vert et rouge font très lord anglais. Deux fauteuils club havane se font face devant moi. Je suis sur un canapé assorti, élimé par endroits mais qui sent bon le vieux cuir. De lourds rideaux en velours vert bouteille encadrent une fenêtre. Je me lève péniblement et me dirige dans cette direction pour observer la vie dans la rue en contrebas.
« Alors, bien dormi ? » fait Sir Winston en surgissant dans mon dos depuis la cuisine attenante. Il arrive avec un petit plateau en argent sur lequel sont délicatement posés une théière et deux tasses en porcelaine. So british. Je me demande comment il peut être aussi frais après une telle soirée. L’habitude sans doute. Les hommes de son époque avaient toujours une bonne raison de se remplir un verre, il me semble bien que c’est lui-même qui a dit qu’il ne buvait jamais d’alcool avant le petit déjeuner. Je baragouine quelques mots que je ne comprends pas moi-même. Un déchet. Je n’ai jamais vraiment supporté l’alcool, mais là je touche le fond. C’est peut être un moyen de cimenter notre relation de justiciers fumeurs de cigares et buveurs de brandy. On dirait un peu Amicalement vôtre ou Chapeau melon et bottes de cuir mais en bien moins classe pour ma part. Je me laisse tomber sur la chaise la plus proche. Churchill dépose son petit plateau sur la table, retourne rapidement dans la cuisine et revient avec deux assiettes copieusement garnies : saucisses, haricots à la tomate, scrambled eggs, toasts. Un vrai petit déjeuner à l’anglaise. Le fumet qui s’élève paresseusement des assiettes lorsqu’il les pose vient chatouiller mes narines et la salive commence à remplir mes joues. J’ai faim. Terriblement faim.

Le petit déjeuner se passe en silence mais à mesure que mon estomac se remplit, mon cerveau retrouve ses capacités. Lorsque je finis mon earl grey je suis parfaitement requinqué. Churchill le remarque et me fait un grand sourire. J’enchaîne :
« Alors, c’est quoi le programme aujourd’hui ? On va botter des culs mein herr ?
— Vous y prenez goût on dirait, fait-il malicieusement. J’ai justement une autre piste que j’aimerais vous soumettre. »
Il sirote délicatement une gorgée de thé, ménageant le suspense. Je vois bien qu’il me regarde du coin de l’œil. Je crois que j’aurais bien aimé avoir un grand-père comme lui.
« Vous savez où les nazis aiment se cacher, à part dans les nuages ?
— Euh… dans des grottes ?
— Vous pouvez mieux faire, mon jeune ami. Bien qu’ils en soient, les nazis ne se prennent pas pour des rats. Ils n’aiment pas vivre sous terre. Peut-être une vieille superstition liée à une histoire qui a mal fini dans un bunker.
— Je sais pas, dans les bois ?
— Non plus, mais c’est déjà plus pertinent.
— Un indice ?
— Hum… disons qu’ils aiment bien l’air marin.
— Des bateaux ? Ah non, des sous-marins ? Des U-boot ?
— Tout juste !
— Mais on ne va quand même pas aller chasser le sous-marin ?
— Et pourquoi pas ? »
Je le regarde interdit. J’ai l’impression que rien n’est trop fou pour lui, que finalement il suffit d’y croire pour que ça se réalise. Mais peut-on vraiment croire que deux gugusses, dont un pas très expérimenté, puissent pendre d’assaut un sous-marin ? un Zeppelin est relativement peu manœuvrant, et pas armé, mais là c’est une autre histoire.
« Je vois bien ce que vous pensez. Mais cette fois on va se jouer un peu moins nostalgique et utiliser des moyens d’aujourd’hui. J’ai mis la main sur un hélicoptère de patrouille maritime, dit-il avec un regard qui ne souffre aucune question sur l’origine douteuse de cet appareil. On va survoler une zone probable en attendant qu’il fasse surface. Ils n’ont pas une grande autonomie, et sont assez bruyants par rapport aux standards du XXIᵉ siècle. Le débusquer ne sera pas très compliqué. Mais cette fois j’aurais vraiment besoin de vous comme opérateur sonar et pour gérer la torpille.
— La quoi ?
— Mon jeune ami, on ne va pas les abattre avec des cailloux, il nous faut un équipement un peu plus puissant. Figurez-vous que les hélicoptères des patrouilles maritimes ont le bon gout d’embarquer des bouées-sonar et des torpilles largables à basse altitude. Ne vous inquiétez pas, ça va bien se passer. »

Le temps de sauter dans mon pantalon de la veille, de se rafraichir l’haleine, et nous sommes de retour dans la traction, direction l’aérodrome. Dans le hangar voisin de celui du spitfire, un hélicoptère de la marine attend. Mais cette fois il y a aussi un mécano en bleu crasseux, avec de grosses lunettes à doubles foyers et une gitane maïs au bec. Il se frotte les mains dans un chiffon qui a peut-être été blanc un jour mais c’est un lointain souvenir.
« Je vous présente Stan, fait Churchill, excellent mécanicien mais comprenez bien qu’il ne peut pas m’accompagner dans mes sorties. Disons qu’il peut voir le bout de ses bras mais guère plus loin. »
Stan me salue rapidement, pas tout à fait en face. Je me dis qu’il doit voir une ombre et pas plus, et qu’il se repère à la direction de la voix.
« Tout est prêt Stan ?
— Oui Monsieur, j’ai ajouté ce que vous m’aviez demandé. Vous pouvez décoller quand vous voulez.
— Alors allons-y, j’aimerais être rentré pour le thé. »
Stan et Sir Winston commencent à pousser l’hélicoptère pour le sortir du hangar. Je leur donne un coup de main parce que je vois bien qu’ils n’ont plus toute leur jeunesse. Cela dit je suis surpris de la facilité avec laquelle l’engin glisse sur le tarmac. J’imagine que c’est pour pouvoir le déployer à bord des navires, sans équipement de remorquage lourd. Churchill ouvre la cabine et s’installe derrière le manche. Il m’indique une place à l’arrière au milieu d’une quantité d’écrans et de boutons. Stan s’approche et commence à m’expliquer mon rôle en tant qu’opérateur sonar. Rien de très compliqué : sur ordre du pilote je larguerai des bouées-sonar en appuyant sur ce bouton, puis je surveillerai l’écran de contrôle jusqu’à localiser la cible, et enfin je déclencherai la torpille en actionnant un levier. Le reste se fera tout seul. Je pense que même mon cerveau encore un peu embrumé pourra venir à bout de cette tâche. Nous enfilons nos casques, testons les micros, et c’est parti.

Les pales de l’hélico commencent à accélérer leur rotation. À quelques mètres, Stan s’accroche à son chiffon pour ne pas le laisser filer. Churchill actionne tout un tas de boutons, tapote sur des cadrans, et finit par tirer le manche. Avec une petite secousse nous quittons le sol puis accélérons. L’aérodrome s’éloigne, d’abord en dessous de nous puis derrière. Le ciel est aussi dégagé que la veille, nous filons droit vers la côte.
« On va longer la côte, me fait sursauter Churchill en rugissant dans mon casque.
— OK, mais vous savez où les trouver ?
— Ils aiment bien les zones calmes. On va faire les criques.
— Mais la côte est assez découpée, ça va prendre pas mal de temps !
— Vous êtes pressé ?
— J’ai pas complètement l’impression d’être dans la légalité. Donc pas vraiment envie de croiser les autorités.
— Vous inquiétez pas. On a un hélico de la Marine je vous rappelle. Personne de demande ses papiers à la Marine. »
Il marque un point. Mais je ne suis pas beaucoup plus rassuré.

Notre hélicoptère patrouille le long de la côte pendant quelques dizaines de minutes. Des petits sauts de puce de crique en crique. Dans chacune d’elles nous restons au plus deux ou trois minutes à observer avec attention les instruments qui ne nous indiquent pas grand-chose. Je commence à me dire que nous faisons fausse route, et pour la millième fois depuis vingt-quatre heures, je me dis que j’aurais mieux fait de me casser une jambe que de venir dans cette boutique. Soudain un bip sur l’écran du radar. Un bip qui ne correspond à aucun des voiliers qui se prélassent dans la zone.
« Il y a quelque chose ici !
— Vous avez un écho sur le radar ? me demande Sir Winston
— Je crois bien oui, par là, fais-je en montrant une zone du bout du doigt. »
Sir Winston vire de bord et se rapproche de la zone tout en réduisant notre altitude.
« OK, larguez le sonar. »
Je m’exécute en appuyant sur le bouton que m’a indiqué Stan. Un grand bruit, comme si un câble avait lâché et je vois un poids mort tomber sous l’hélico. Puis un petit parachute et une bouée se gonflent. Le sonar rentre dans l’eau avec une belle gerbe. Ça aurait été plus propre de le larguer à plus basse altitude, mais j’imagine que Churchill sait ce qu’il fait. Quelques instants seulement plus tard, je vois l’écran de contrôle du sonar qui prend vie. C’est très impressionnant, on dirait une photo en noir et vert du fond marin. Les détails sont saisissants. Et là, paresseusement, commence à se détacher le contour de quelque chose qui n’est visiblement pas un rocher. Ça commence comme la proue d’un navire, fin et élancé, puis gonfle sur les flancs. Lorsque toute la bête est dans le champ du sonar, il n’y a plus de doute. Un véritable U-boot de la Kriegsmarine se détache devant mes yeux. Je regarde Churchill qui attend ma confirmation. Je comprends alors que c’est à moi de jouer, et j’actionne le levier qui libère la torpille. L’hélicoptère lâche alors un suppositoire géant avec un bruit digne d’un coup de feu au silencieux dans les tontons flingueurs. L’engin heurte la surface de la mer et immédiatement on peut voir une trainée blanche à la surface alors que la torpille effectue un tour de reconnaissance. Puis elle accélère et plonge plus profondément. Un instant plus tard, une immense onde de choc blanche, suivie d’une couronne de bulles remonte là où se trouve le sous-marin. Je suis surpris de ne pas entendre de détonation ou de voir de gerbe d’eau sur plusieurs mètres de hauteur, mais le sous-marin est quand même à plus de dix mètres de profondeur, et les pales de l’hélico font un bruit de tous les diables. Le sonar se trouble, certainement perturbé par l’explosion, puis l’image retrouve sa netteté. Sous l’impact, le sous-marin est remonté de quelques mètres et semble plié en son centre selon un angle qui n’augure rien de bon. Des bulles remontent en continu à la surface, il doit être éventré. J’imagine l’horreur de la situation à bord, l’eau qui s’engouffre, les équipements probablement hors service, et les marins qui commencent à paniquer. Sur l’écran, l’engin sombre lentement, et sa coque se plie inexorablement. Jusqu’à ce qu’elle ne tienne plus et cède en son centre. Une énorme bulle remonte alors, que Sir Winston salue avec un grand cri.
« Et bam ! Dans votre face les nazis ! »
Je ne sais pas trop quoi dire, je me sens un peu bizarre. Cette fois, contrairement à la veille où je n’étais que spectateur, c’est bien moi qui ai actionné le levier et suis devenu acteur de la mort de ces hommes. Je continue de regarder l’écran du sonar. Les deux moitiés du U-boot sont maintenant à quelques mètres du fond, et finissent par s’y écraser. Plus rien ne bouge. Churchill me fait un grand sourire et voit que je ne suis pas aussi enthousiaste.
« Vous inquiétez pas, ce n’est qu’un tas de vermine en moins.
— …
— Pourquoi vous croyez qu’on retrouve régulièrement des épaves de la Seconde Guerre Mondiale ? Dans des coins où on a déjà cherché en plus. Et ouais, on continue le combat. Tous les jours.
— Comment ça, on ?
— Bah vous et moi, fait Sir Winston
— Me prenez pas pour un con, ça fait que vingt-quatre heures que je suis votre aide de camp. Et ces épaves, on les retrouve partout dans le Monde ou presque, me dites pas que vous patrouillez les cinq continents et les cinq océans à votre âge.
— Qu’est-ce que vous allez chercher ? J’ai dit ça comme ça ! »
Je sens qu’il y a un truc pas net, qu’il me cache quelque chose. Son visage parait moins confiant que d’habitude. Je tente un coup pour voir sa réaction.
« Je vous ai entendu parler des autres avec Stan, et j’imagine bien que vous n’arrivez pas à vous procurer tout ce matériel tout seul. Vous avez besoin d’aide et de moyens. C’est qui ? Le club des revenants ? Les Avengers ? »
Il se renfrogne et se mure dans le silence. Nous changeons de cap, retour au bercail.

Arrivés à l’aérodrome, Stan nous accueille mais Churchill ne lui adresse pas un mot.
« Venez, me dit-il, il faut qu’on cause. »
Il m’entraine dans un petit bureau. Il referme la porte derrière moi et s’assied sur une des deux chaises. Je l’imite en prenant la seconde. À cet instant il parait avoir mille ans. Son visage, que j’ai vu si jovial ces derniers jours, accuse le coup. Il fixe le sol à mes pieds, comme s’il n’osait pas croiser mon regard, puis finit par se lancer après ce qui me parait une éternité.
« Je vais vous raconter toute l’histoire. Après tout vous m’avez bien aidé, je vous dois bien ça. Il ne vous aura pas échappé qu’il ne faut pas faire beaucoup de distance pour trouver des nazis. Eh bien sachez qu’il y en a toujours beaucoup dans ce monde. Et que nous ne sommes pas que tous les deux pour les chasser. À vrai dire je ne sais plus trop quand ça a commencé. Quelque part dans les années soixante je crois. Ou peut être soixante-dix. Bref. À l’issue de la Guerre – je peux presque entendre la majuscule quand il prononce ce mot – le triomphe était total. Ceux qui avaient persécuté l’Europe étaient défaits. Mais difficile d’écraser les rats qui quittèrent le navire dans les mois précédant la chute. On parle beaucoup de l’Amérique du Sud et de ses régimes assez cléments, mais pas besoin d’aller si loin. Ils ont simplement troqué les chemises brunes et les costumes noirs contre des habits de fermiers, le temps que tout ça se tasse. Je pense qu’il s’est passé une génération, pendant laquelle les parents ont tranquillement élevé leurs enfants dans un culte secret de la grandeur nazie retrouvée. Et lorsque la page s’est tournée, que les blessures de la Guerre ont été cicatrisées, la nouvelle génération est entrée en poste. Dans la clandestinité, certes, mais avec une certaine nostalgie pour le folklore du passé. Ils ont mit la main sur des vieux stocks d’armes et de matériel saisis par les Russes. Ils se sont fabriqués des costumes de scène, et ont commencé à coloniser le Monde, mais toujours en sous-marin. Sans jeu de mots. »
Il fait une pause et tire un cigare de sa poche intérieure. Machinalement, il en arrache le bout, l’allume et poursuit son histoire dans une grande bouffée bleue.
« C’est là que je suis mort. Mais j’ai pas trop compris ce qu’il s’est passé ensuite. Je me suis vu mourir, puis j’ai rouvert les yeux. Je sais que ça parait dingue dit comme ça, mais j’ai fait comme un voyage intérieur qui paraissait si réel. J’ai nettement entendu une voix qui me demandait de l’aider à éradiquer ces foutus nazis. Vous savez, un peu comme dans les films, une forte lumière, et une voix sourde, qui vous vrille les tympans. Au début je ne me souvenais pas bien de qui j’étais. J’ai ouvert les yeux quelques jours seulement après ma mort. Pas du tout en Angleterre, mais ici, en Normandie. Notez l’ironie de la chose : c’est là que le Débarquement a commencé, et c’est là que ma nouvelle quête démarre, comme un retour en arrière. On rembobine l’Histoire et on refait le match. Ça m’a pris quelques semaines pour retrouver mes esprits et accepter mon état. Mais j’avais maintenant une mission. Et ce que la voix m’avait dit c’est que je ne serai pas seul. »
Il me regarde. Je suis suspendu à ses lèvres. Même si le coup de la résurrection fait un peu trop messie, je suis prêt à tout gober. Je le relance.
« Et c’est qui votre team ? Vous les connaissez au moins ou vous pensez que vous n’êtes pas seul ? Vous seriez pas juste un vieux sénile qui se fout de ma gueule ?
— Ha ha ! fait-il un peu amère. Oui je les connais, et je pense que vous aussi. Alors je ne peux pas vous convaincre de ça, et évidemment vous avez le droit de me prendre pour un cinglé. Mais tous ont eu un rôle prépondérant dans la Guerre, comme si on avait une revanche à prendre, ou une rédemption à vivre. Je dois justement faire un compte rendu au cerveau des opérations, comme après chaque mission. Normalement je ne devrais pas trop, mais ça vous dit de participer ? Après tout c’est vous qui avez fait une bonne part du boulot. Ne dites rien, je vais vous annoncer et on verra ce qu’il en pense. »
Je comprends que la question est rhétorique, puisqu’il sort de sa poche un téléphone. Je suis surpris, c’est le premier élément vraiment moderne qu’il utilise devant moi : un smartphone très récent. Il tapote un numéro et lance une visio. Après quelques sonneries il entame la conversation.
« Salut, ça va ?
— Pas mal et toi ? fait une voix un peu métallique à cause de la mauvaise réception
— Très bien. On vient d’envoyer un U-boot par le fond ! Un tir précis et efficace !
— Bonne nouvelle ! Il faut au moins une vingtaine d’hommes pour appareiller sur ces engins. On ajoute vingt-cinq à ton score ?
— Impec. J’en suis où ?
— Eh bien tu passes deuxième derrière Roosvelt, bravo ! Mais dis-moi, quand tu dis on, c’est avec Stan que tu les as dégommés ?
— Euh… non. Tu sais, Stan il y voit pas grand-chose. J’ai trouvé acolyte. Je l’ai testé sur le Zeppelin qu’on avait repéré la semaine dernière, et comme il a eu l’air d’y prendre goût, je l’ai emmené sur ce coup-là. Ça serait pas mal qu’il m’épaule. T’en penses quoi ?
— Pourquoi pas oui. T’es plus si jeune, ça peut faire du bien d’avoir un peu de sang neuf. Il est avec toi ?
— Oui. Attends, je te le présente. »
Churchill tourne le téléphone vers moi pour que je sois dans le champ de la caméra. Un reflet sur l’écran m’éblouit un instant. Quand je fais la mise au point je vois un homme qui m’est très familier. C’est le genre de visage qu’on identifie presque plus vite que sa propre mère tant il est ancré dans tous les esprits. Il a le teint assez pâle, presque maladif. Les joues creusées. Des cheveux noirs avec une mèche à la mode des années quarante. Et surtout cette putain de petite moustache que plus personne ne portera jamais.
« Bonjour jeune homme, je suis Adolf, enchanté. »