Un jardin extraordinaire

Je ne sais plus trop si je rêve ou pas, si je dors ou pas, si je suis réel ou pas. La folie me guette. Où peut être qu’elle a déjà pris possession de mon esprit ? Je préfère écrire ce que je ressens. Les mots m’aident à fixer mes pensées. Ça me permet d’ancrer dans le réel ce qui est certainement issu de mes songes. Je dois remonter le temps aux origines de tout. Puis dérouler le fil des événements. Je crois que la réalité a commencé à dériver à la fin de l’été dernier. Mais il faut que je remonte un peu plus, disons à l’achat de la maison.

Avec Samantha nous avons toujours vécu en appartement, par commodité. La proximité immédiate des transports en commun nous permettait de vivre sans les charges d’une voiture. Nous pouvions profiter des loisirs du centre-ville, sortir sans limite, tout en payant un loyer modeste pour le confort spartiate d’un deux pièces. Mais les années aidant, nous avons voulu prendre un peu nos aises. La peur des conséquences d’un rythme de vie effréné nous a aussi décidé à ralentir. De mon côté j’ai pu m’organiser avec mon employeur pour profiter de plus de flexibilité grâce au télétravail. Samantha était déjà indépendante et ses clients aux quatre coins du pays, donc elle n’avait pas de raison de rester en ville. Nous avons franchi le pas il y a tout juste un an, un peu avant Noël. C’était notre cadeau comme aimait le dire Samantha : une maison dans nos moyens, avec un immense terrain, en rase campagne. Évidemment elle était dans son jus, mais avec un peu d’huile de coude et de bonnes idées, on allait la retaper à notre rythme. C’était ça aussi le projet de vie : faire de ses mains, apprendre, donner du sens. Les anciens occupants avaient disparu sans laisser de trace, et leurs héritiers étaient pressés de vendre, l’affaire s’est conclue en moins de deux mois. Nous avons emménagé au creux de l’hiver. Il faisait froid, l’isolation était déplorable, mais nous étions si heureux !

J’ai toujours eu une passion pour les jardins, sans avoir la main verte. Mais je trouve ça tellement apaisant de vivre dans la nature, de respirer le parfum des arbres, de sentir le vent qui joue au creux des oreilles. C’était pour moi un élément déterminant pour me sentir chez moi : il fallait que la maison que nous achèterions ait un jardin. Si possible immense et sauvage. Une petite forêt, un étang, peu importe, mais des recoins indomptés. J’aime me sentir petit face à la puissance de la Nature. Loin de moi l’idée de la pelouse plus verte et courte qu’un green de golf ou les haies taillées au cordeau. Et cette maison offrait de belles perspectives : comme elle était restée inoccupée pendant plusieurs années, le temps que la succession se règle, son jardin était revenu à l’état sauvage. Il était naturellement difficile à entretenir du fait de sa taille, et l’ancien propriétaire avait largement passé l’âge de passer la tondeuse toutes les semaines. On y trouvait pèle mêle des rosiers plus touffus que dans les contes de fées, un puits étouffé par le lierre, des fruitiers tordus par les années, et surtout un sous-bois plein de mystères et de promesses.

Les premières semaines furent donc consacrées à apprivoiser cette maison biscornue, en même temps que nous explorions son terrain de plusieurs hectares. Nous vivions dans la seule chambre vraiment habitable parmi les cinq. Le chauffe-eau était capricieux, à l’image de la salle de bain vétuste. Heureusement que le salon était pourvu d’une immense cheminée en pierre, nous pouvions nous y réchauffer pendant les longues soirées. J’avais trouvé dans le bric-à-brac du grenier une poêle percée pour faire cuire des châtaignes ainsi qu’un gaufrier-livre en fonte. Tout prenait un tour excitant d’être en complet décalage avec notre précédent mode de vie. Nous envisagions même de devenir parents une fois la maison un peu mieux aménagée. En attendant il fallait faire un peu de ménage. Et nous décidions naturellement de nous répartir les rôles.

Samantha avait une fibre naturelle pour la décoration, l’aménagement de notre cocon, ce qui ne me passionnait pas tellement. Elle était assez douée pour la peinture, la pose de tapisserie, les travaux minutieux. De mon côté, je m’attelais au jardin. L’air frais toute la journée me faisait le plus grand bien. C’est au printemps que j’ai voulu commencer à dresser un plan du jardin. Évidemment nous avions récupéré auprès du notaire le plan cadastral, mais comment était agencé cet immense espace, où se trouvaient les arbres les plus beaux, ceux qu’il fallait entretenir, les pièges à éviter ? Tout cela méritait une cartographie minutieuse pour établir un vrai plan de bataille et apprivoiser la Nature.

Chaque jour je relevais, décamètre en main, la position des massifs, les prenait en photo, et documentait le tout. Le soir, nous partagions nos découvertes et nos idées. Et progressivement nous prenions la mesure de cette aventure. Nous prîmes la décision de regrouper deux chambres pour en faire une seule qui serait plus grande que notre ancien appartement. En parallèle nous pourrions gagner de l’espace sur le grenier. Peut-être démolir une partie du plancher pour laisser apparaitre les massives poutres de chêne et créer un espace cathédrale ? Côté jardin, le massif de lauriers était bien trop imposant et nécessitait une taille significative. Les pruniers devaient eux aussi subir une coupe pour leur rendre leur majesté. Il restait encore quelques recoins inexplorés mais ce serait pour plus tard.

C’est à la fin de l’été, je crois, que les premiers éléments étranges sont apparus. Alors que je devais prélever un des rosiers pour le déplacer de quelques mètres, je m’aperçus une fois sur place que les fleurs étaient nettement plus foncées que le rose tendre de mes photos. Peut-être un effet de la lumière du matin ? Ce qui était plus étrange était la disposition des massifs qui n’avait plus rien de similaire à ce que j’avais observé la veille, et n’était pas cette fois imputable à l’éclairage.

Je faisais part de mes observations à Samantha, mais nous finissions par en rire en buvant un bon verre de vin le soir. Qu’à cela ne tienne, le terrain était si immense que j’avais dû mal prendre les mesures. Le lendemain j’improvisais avec ce que je trouvais sur place, armé de ma débroussailleuse. Mais les jours passaient et malgré la meilleure visibilité qu’auraient dû m’offrir les coupes franches que je réalisais, le phénomène se reproduisait encore et encore. Comment était-ce possible ? Depuis les premières découvertes, je prenais grand soin de noter précisément mes observations, et utilisais même mon téléphone pour un relevé GPS précis. C’est rapidement devenu une obsession. J’alternais entre journées de repérage et de carnage : d’abord les mesures puis des coupes de massifs complets. Mais le travail semblait sans fin, comme si ce que j’avais eu du mal à clairsemer la veille avait repoussé pendant la nuit, avec de subtiles modifications.

Les travaux dans la maison avançaient bien. L’immense chambre rêvée prenait peu à peu réalité. Samantha avait déployé des trésors d’ingéniosité pour l’aménagement du grenier. Et Noël est arrivé plus vite que je ne l’avais anticipé. Nous avions décidé cette année de le fêter seuls, pour profiter des nouveaux aménagements de la maison. Ce fut un réveillon simple et merveilleux. Je pense que j’étais tellement heureux de faire une pause dans mes travaux de jardinage, et peut-être aussi tellement anxieux de l’état dans lequel je trouverais le jardin le lendemain, que je forçais un peu trop sur cet excellent Saint-Julien que nous avions acheté pour l’occasion. Je ne me souviens plus précisément de ce que j’ai dit à Samantha, mais je sais que j’ai fini par m’ouvrir sur mes anxiétés. Je pense que j’ai évoqué les pommiers voyageurs, ou peut être la haie qui s’obstinait à changer de couleur. En tout état de cause Samantha a dû me prendre pour un fou, ou croire que je voulais lui faire peur. Après cela c’est le trou noir et un long filet de bave sur l’oreiller.

Je me suis réveillé ce matin bien plus tard que d’habitude. L’alcool sans doute. L’esprit apaisé après la confession très certainement. Samantha n’était pas dans le lit. J’ai d’abord pensé qu’elle devait préparer un petit déjeuner, ou lézarder dans notre nouveau canapé, mais elle n’était pas non plus en bas. Inquiet, j’ai commencé à chercher dans les différentes pièces de la maison sans succès. Elle ne répondait pas à mes appels. La panique s’est déversée dans mes veines et je me suis tourné vers le jardin qu’on voyait à travers la baie vitrée. À ce moment précis j’ai su qu’elle était là, quelque part, dehors. J’ai su qu’elle avait voulu voir par elle-même. Et que ça ne s’était pas passé comme prévu. Que l’immensité du jardin et ses arbres mouvants l’avaient absorbé. Alors je me suis rué dehors et j’ai hurlé son nom.

Cela fait déjà plusieurs heures je crois que je cherche dans les moindres recoins, mais je suis sûr que je l’ai entendue à ce moment-là. Un écho lointain et ténu, mais c’était bien sa voix. Et je l’entends à nouveau de plus en plus régulièrement. Je l’entends qui m’appelle. À chaque fois que je crois m’en approcher, elle n’est pas là et la voix s’éloigne. Les arbres changent volontairement de place pour me perdre, j’en suis sûr. Je ne sais plus où je suis. Je crois que je ne retrouverai jamais la maison. J’ai beau essayer de marcher tout droit, je tourne en rond, mes repères s’effacent ou se mélangent. Et Samantha continue de m’appeler, elle crie, elle pleure. A moins que ce soit le vent. La nuit tombe. Je suis tellement fatigué, peut-être que je suis que dans un mauvais rêve. Je dois me reposer. Juste un peu. Fermer les yeux sous ce rosier. Quelques minutes, pas plus. C’est promis.

Le jour se lève. Un brouillard épais recouvre la campagne. Tandis qu’une cloche dans le lointain sonne les matines, un corbeau croasse en survolant le bosquet. Il plane en lents cercles concentriques et finit par se poser dans une petite clairière. D’abord hésitant, il sautille jusqu’au pied d’un rosier immense. Il reste là à observer pendant de longues minutes pur s’assurer que rien ne bouge. Cela fait quelque temps qu’il n’a pas mangé à sa faim, et cette main qui dépasse du buisson sera un excellent petit déjeuner.