Sandrine poussa la porte du bar. Il y avait déjà beaucoup de monde à l’intérieur, la soirée était commencée depuis une bonne demi-heure, elle n’avait pas voulu arriver dans les premiers. L’hôtesse lui sauta dessus à peine entrée.
« Bonsoir ! Bienvenue ! Tu es déjà inscrite ?
— Oui, au nom de Sandrine.
— Ah oui impec, fit l’hôtesse après avoir parcouru la liste sous ses yeux. Tiens voilà ton badge. Le bar est par ici, et le buffet par là. Bonne soirée !
— Merci, fit simplement Sandrine en collant le badge sur sa veste. Bonne soirée aussi. »
Elle se regarda dans le grand miroir face au bar. L’étiquette qui faisait office de badge mentionnait sobrement Sandrine, directrice en hôtellerie. Oui après tout c’était assez exact, et suffisamment intriguant pour entamer une discussion.
Elle déambula dans le bar parmi les participants à l’afterwork, se saisit d’un verre de vin, et observa les groupes qui s’étaient formés. Que des jeunes cadres aux dents longues qui se faisaient mousser, des développeurs informatique barbus en chemise à carreaux et lunettes en bois, des développeuses en sweat à capuche, et des potiches dépressives. Elle finit par se glisser dans un petit groupe qui avait déjà entamé une discussion, histoire de voir s’il y avait quelque chose à en tirer.
« Bonsoir.
— Bonsoir… Sandrine, fit un grand barbu après avoir louché sur son badge.
— Bonsoir… Alfred, répondit-elle. Elle lut à haute voix le badge de son interlocuteur. Développeur full stack ? Hum… en quoi ça consiste exactement ?
— Ha ! Tu connais pas ? Bienvenue en 2021 ! En fait c’est simple, je fais du back et du front, essentiellement en JS ou node, et j’ai une spécialisation scrum pour du dev agile. Je m’orienterais bien sur l’IA ou le big data mais c’est un peu chaud en ce moment. L’avantage c’est qu’on peut bosser en full remote.
— Okééééééé. Mais c’est quoi ce connard suffisant ? pensa-t-elle
— Et toi, tu fais quoi dans l’hôtellerie ? »
Sandrine prit une grande inspiration. Elle se dit que c’était l’occasion de lui rabattre son caquet en en rajoutant un maximum.
« Les missions principales sont assez simples : je dois coordonner les grands domaines d’activité de fonctionnement de l’hôtel comme la conciergerie, la blanchisserie, les gouvernantes, mais aussi prendre en charge le développement commercial comme proposer des séminaires, m’assurer du référencement, et enfin piloter le budget, gérer les investissements et l’entretien à long terme du bâtiment. J’assure aussi la fonction de directrice des ressources humaines en charge notamment du recrutement et de la maitrise de la masse salariale. En fait je suis cheffe d’une entreprise qui compte aujourd’hui une cinquantaine de salariés. »
Elle sirota une lampée de vin en regardant du coin de l’œil l’effet produit, et poursuivit pour mettre le coup de grâce.
« Ça c’est ce que ferait une vraie directrice dans l’hôtellerie. En fait, de vous à moi, c’est surtout une couverture. Ceux qui sont du milieu savent bien que la conciergerie est un service de livraison de colis spéciaux, que la blanchisserie sert surtout à blanchir des billets verts, et que les séminaires sont généralement assez peu habillés voire franchement dénudés. Quant à maitriser la masse salariale… Enfin vous voyez, quoi. Je m’assure que les employés qui font des vagues disparaissent proprement. Vous savez que les cochons peuvent faire complètement disparaitre un corps, os compris, en quelques jours ? »
À ce stade, Alfred et les deux autres participants à la conversation ouvraient de grands yeux et commençaient à pâlir. Elle renchérit de plus belle.
« Je gère une entreprise assez fructueuse d’une cinquantaine de salariés, et je suis surtout là pour chercher des clients et de nouvelles recrues. On a un séminaire prévu la semaine prochaine, et on cherche des filles, fit-elle avec un clin d’œil appuyé à la jeune femme à sa droite. Et si vous avez besoin d’un peu de farine pour vous tenir éveillé pendant vos nuits à développer, je peux aussi vous fournir. Tenez, voici ma carte. Appelez-moi ! »
Elle fourra un petit bout de carton dans la pochette de la veste d’Alfred et un autre dans le décolleté de la blonde. Sur ce, elle vida d’un trait le reste de son verre de vin et le posa sur le comptoir, avant de sortir du bar. Quelle ambiance de merde cette soirée de hipsters !