L’oiseau s’était posé délicatement sur un brin d’herbe. Pas un souffle de vent ne venait perturber les branches des arbres. La pluie des derniers jours avait détrempé le sol. De grande flaques s’étaient formées dans les graviers de l’allée. Le froid désormais se déversait dans les interstices des pierres de la façade. Les lombrics ne faisaient plus guère d’apparition au grand désespoir des oiseaux. Seule une boule de graisse piquée de graines leur permettait de subsister, devant la petite maisonnette de bois accrochée maladroitement dans les branches du prunier. Le bal des rouge-gorges et des mésanges ne laissait pas de place au moineau qui attendait sagement son tour sur son brin d’herbe. Toujours aux aguets il surveillait à la fois les graines qui pouvaient s’échapper lors des combats entre ses congénères, mais surtout les prédateurs.
Il en était un que tous craignaient particulièrement, et que les plus vieux avaient appris à repérer. Malheureusement il parvenait toujours à surprendre les plus jeunes. Pour ceux-là, un coup de croc et c’en était fini. Si leur sort était scellé en un instant, il en était d’autres qui n’avaient pas cette chance. Les petits rongeurs qui habitaient le compost, lorsqu’il leur prenait l’envie de risquer leur museau à l’air libre, devaient être particulièrement prudents. Le prédateur aimait se poster en embuscade au détour d’un tas d’herbe en décomposition. Et lorsqu’il bondissait sur sa proie, il prenait soin de la laisser en vie. Ses griffes acérées n’atteignaient jamais les artères et se contentaient de piquer la peau suffisamment en profondeur dans le muscle pour immobiliser la victime. Et c’est là que le jeu pervers commençait. En relâchant la pression il faisait naître l’espoir d’une évasion, et c’est ce qu’il se passait pendant quelques instants. Mais tout cela n’était qu’un artifice pour relancer la chasse. Car le prédateur était avant tout un chasseur. Il n’avait pas besoin de viande fraiche pour vivre. À vrai dire il n’aimait même pas ça, il préférait largement les petites croquettes faciles à mâcher et encore plus à digérer. La chasse ne faisait que tromper l’ennui d’une journée monotone où tout était facilité. Mais lorsque la proie n’était plus suffisamment vivace, qu’elle ne croyait plus en son salut et se contentait de prier pour une fin rapide, le chasseur se lassait et finissait par donner le coup de grâce, où, lorsqu’il était trop fatigué pour cela, laissait simplement sa victime agoniser de longues minutes.
Flipper de son vrai nom était posté dans les hautes herbes bordant le jardin. Ses longues moustaches captaient les vibrations de l’air. Ses pupilles dilatées étaient capables de repérer un mouvement à l’autre extrémité de la haie soigneusement taillée. Il était aussi ramassé que possible, son pelage lui procurant une parfaite tenue de camouflage proche des couleurs des branchages. Il observait la scène avec grand intérêt : un moineau isolé au sol, attentif mais bien trop préoccupé par le combat des mésanges pour une graine de tournesol. L’air frais faisait parvenir à son museau de chasseur le parfum de la peur. Il distinguait très nettement sous le plumage le battement de l’artère principale qui irriguait le petit corps. Un coup de griffe suffirait pour faire gicler le sang. À moins qu’il ne puisse se saisir de toute la tête dans la gueule et qu’en resserrant ses puissantes mâchoires il broie le crâne. Tant de possibilités s’offraient à lui. Flipper avança une patte avec une infinie lenteur. Les herbes frémirent à peine. Pas après pas, minute après minute, il se rapprochait du prunier. Il était maintenant à portée, un saut bien ajusté et il serait sur l’oiseau. Il commença à agiter son arrière-train en faisant s’échauffer les muscles de ses pattes postérieures. Et il s’élança.
Il y eut un éclair de fourrure et de plumes, un brouhaha de piaillements effrayés, et tout fut fini instantanément. Les griffes plantées dans la terre, le seul trophée de Flipper pour cette fois serait une feuille déchiquetée et un pissenlit dans la gueule. Le moineau avait été plus rapide, par chance peut-être. Les autres oiseaux s’étaient réfugiés dans les hautes branches, largement hors de portée. La terreur qu’ils avaient éprouvée l’espace d’un instant cédait la place aux moqueries. Les noms d’oiseaux fusaient, et Flipper, penaud, fit mine de ne pas les entendre. Il se glissa tranquillement le long de la haie, renifla les framboisiers l’air de rien, frotta ses babines sur une bûche, et atterrit devant la chatière. Après tout un petit remontant ne lui ferait pas de mal. Il passa la porte et se retrouva devant son bol de croquettes. Personne ne semblait être dans la maison. Il risqua un miaulement interrogateur.
« Coucou minou, comment ça va aujourd’hui, ça chasse ? »
Il releva la queue, tout content d’être le centre de l’attention. Puis engloutit une bonne dose de croquettes, comme une pelleteuse excavatrice gloutonne la terre. A peine mâché, le tout fut avalé avec quelques lampées d’eau. Un nouveau miaulement et il repassa par là où il était arrivé.
« C’est pas un hôtel ici, tu pourrais quand même passer faire un câlin ! »
Mais trop tard, il était de nouveau dans le jardin, captivé par le ballet des mouches.
« Quel ingrat quand même ce chat ! C’est vraiment quand il veut, les câlins ! »
Je me retournais vers Minette, lovée sur le canapé à mes côtés. Elle me regarda, les yeux à moitié ouverts, et commença à ronronner comme une machine à vapeur. Je me dis alors à ce moment que nous étions semblables : très peu pour nous les courses poursuites avec des oiseaux moqueurs, nous préférions le confort d’un canapé moelleux, exposé à la douce chaleur de la cheminée. Je caressais le pelage blanc qui dissimulait un certain embonpoint. Elle se mit à ronronner plus fort encore. Je souris et repris le cours de ma nouvelle.