Échec critique

Stéphanie fit une dernière vérification de son sac. Tout y était, à commencer par son calepin qui l’accompagnait à toutes les séances. Comme elle n’était pas complètement sûre de ce qui l’attendait, elle avait naturellement choisi un assortiment de dés de quatre à vingt faces, tous rouges translucides avec les inscriptions dorées. Elle utilisait toujours ceux-là pour les soirées nouveautés. Elle les fit tourner entre ses doigts devant sa lampe du bureau. Les reflets rubis sur les facettes de résine faisaient irrémédiablement penser à des pierres précieuses. La pochette de lin qui les renfermait était semblable à une bourse d’aventurier ou de pirate, en retour d’une chasse au trésor. Il y aurait peut-être aussi besoin de marquer des scores ou des attributs, alors elle prit un sachet de jetons de marquage verts. Cette couleur se mariait assez bien avec celle des dés et ressortait suffisamment sur toutes les fiches de personnages habituelles. Comme Guillaume n’avait pas précisé le matériel que chacun devait apporter, certainement afin d’attiser leur curiosité en dévoilant le moins possible ses intentions, il fallait parer à toutes les possibilités. Elle glissa donc dans la poche avant de son sac un ensemble de stylos, feutres, crayons, gommes. Un vrai trousseau d’écolier. Elle ajouta deux pochettes de bonbons gélifiés, un paquet de biscuits au chocolat, et deux bouteilles de bière ambrée qu’elle sortit de son mini réfrigérateur. Elle referma enfin le sac, désormais complet, avec la boucle en forme de feuille de Lothlorien qu’elle avait achetée sur un site de produits dérivés du seigneur des anneaux. En bonne rôliste, elle n’oublia pas de passer son ample cape de velours vert forêt, finement brodée le long des bords et de la capuche. En passant devant le miroir elle ajusta sa longue tresse blonde et les quelques mèches qui encadraient son front. Si elle n’avait pas eu ces grosses lunettes en écaille, ses yeux vert émeraude lui auraient sans aucun doute permis de postuler à un rôle d’elfe dans un film de fantasy. Elle rabattit la capuche sur sa tête et claqua la porte de son appartement derrière elle.

Le soleil s’était couché depuis peu. Une petite bruine de septembre dansait dans la lumière des réverbères qui commençaient à s’éclairer. Rien de suffisant pour abimer sa cape qui se fondait bien dans le décor des tenues d’automne. Ses écouteurs vissés aux oreilles, Stéphanie marchait d’un bon pas jusqu’à la station de bus la plus proche. Elle n’attendit que quelques instants sous la lumière hésitante de l’aubette. Elle monta, présenta sa carte d’abonnement au conducteur et sans dire un mot avança vers le fond, le visage renfermé. Elle n’était pas quelqu’un qu’on pouvait qualifier de sociable. En fait, elle n’aimait pas côtoyer des inconnus, elle était incapable de soutenir une discussion sur la pluie et le beau temps, et se sentait terriblement mal à l’aise lorsqu’un contact physique se profilait, comme une poignée de main ou pire, une bise. Son visage bien enfoncé dans sa capuche et ses écouteurs étaient clairement le signe qu’elle ne souhaitait ni faire de commentaire sur vous-avez-vu-cette-bruine ? ni sur tout-fout-le-camp-ma-bonne-dame. Tout ce qui comptait était que le bus l’amène d’un point A jusqu’à un point B, sans détour, sans surprise, et sans retard. Elle s’assit donc le plus au fond possible, en s’assurant que personne ne pourrait s’installer à côté d’elle, et sortit son téléphone de la poche de son jean pour s’immerger dans un roman.

Après une vingtaine de minutes, elle émergea de sa lecture pour se rendre compte que l’arrêt auquel elle descendait n’était plus qu’à quelques centaines de mètres. Elle s’empressa de se lever et d’attendre devant la porte. Quelques secondes plus tard elle était dans la rue en contrebas de la maison de l’association. Elle franchit les quelques dizaines de mètres qui lui restaient en regardant machinalement son téléphone : 19h57, elle serait pile à l’heure. Elle frappa à la lourde porte suivant le code convenu. D’abord trois coups, puis deux, et à nouveau trois. Ils n’avaient pas vraiment l’autorisation d’être là, ou du moins pas à cette heure tardive. L’association de quartier fermait le lieu à 19 h le soir mais Guillaume avait fait un double des clefs. Ils venaient toujours là pour leurs soirées de tests, parce que l’endroit était idéal. Il n’y avait pas de gardiens, puisqu’il n’y avait rien à voler à part des fauteuils défoncés. La maison, qui avait été un hôtel particulier, avait été léguée à la ville au décès de son ancienne propriétaire, une vieille bique sans héritiers. Le maire s’était senti obligé de donner au lieu le nom de la généreuse donatrice, mais s’était bien gardé de faire des rénovations, beaucoup trop couteuses vu l’état de la bâtisse. Alors il y avait créé une maison de quartier, que les jeunes envahissaient joyeusement pendant la journée, et qui retrouvait son aspect lugubre la nuit. C’était donc un lieu parfait pour tester des jeux de rôles pour lesquels l’ambiance revêtait un caractère essentiel. La porte s’entrebâilla juste assez pour voir la lueur des bougies installées dans le grand salon. Les lourdes tentures de velours rouge avaient été tirées pour occulter les fenêtres. Les bâtiments aux alentours hébergeaient essentiellement des bureaux mais les joueurs ne préféraient pas prendre de risques. Stéphanie entra furtivement à la suite de Guillaume qui la précéda dans le couloir après avoir soigneusement refermé la porte et vérifié que personne n’observait dans la rue.

Le parquet craquait délicieusement sous leurs pas et faisait résonner les pièces. Stéphanie était la première, si on ne comptait pas l’organisateur qui arrivait toujours avec quelques dizaines de minutes d’avance pour préparer les lieux. Dans le salon qui donnait sur le parc, invisible à cette heure, surtout avec les rideaux tirés, des tables basses avaient été disposées de manière pseudo aléatoire. En bon perfectionniste, Guillaume aimait faire croire à une apparente nonchalance, mais chaque détail était soigneusement pensé. Stéphanie fit en un coup d’œil le tour de la pièce pour commencer à s’imprégner de l’atmosphère. Une grande partie du plancher était recouverte de plaids à carreaux et de grosses couvertures de laine dans des tons automnaux. Ils s’installeraient directement au sol, cela leur permettrait de ne pas être en contact avec le chêne froid, et accessoirement de ne pas laisser trainer de miettes partout lorsqu’ils devraient ranger sans laisser trop de traces de leur passage. Les animateurs commenceraient à arriver vers 8h, il faudrait qu’ils aient décampé au plus tard à 7h30. Ses yeux s’habituaient lentement à la faible luminosité. Un écran avait été installé dans la cheminée avec une de ces vidéos de flambée qui tournait en boucle pendant des heures pour donner un air chic aux dîners de salon. Mais ici l’idée était plutôt d’avoir une ambiance rustique, comme celles qui peuvent régner dans les auberges des aventures médiévales-fantastiques. Guillaume avait installé sa tireuse à bière camouflée dans un authentique tonnelet en pin. Il ne manquait que de longues tables en chêne massif, trop encombrantes pour êtres installées en si peu de temps, et des plats de viande rôtie. S’ils s’abreuveraient bien de bières, entrecoupées de sodas, ils mangeraient plus probablement chips, pizzas et bonbons, toute la nuit.

Stéphanie rejeta sa capuche en arrière et secoua sa tête sur le côté pour libérer sa tresse. Elle avait maintenant un large sourire qui signifiait sans aucun doute que cette auberge d’une nuit était parfaite pour une troupe d’aventuriers. Elle posa son sac dans un coin, mit les bières en évidence et se saisit de son matériel de jeu. Guillaume eut un petit sourire énigmatique mais n’eut pas l’occasion de l’expliquer – ce dont il n’avait de toute façon nullement l’intention – puisqu’un nouveau convive s’annonçait par le code frappé à la porte. L’hôte s’éclipsa et revint avec un solide gaillard, un peu enrobé, flanqué d’un autre beaucoup plus longiligne. Un duo à la Laurel et Hardy mais en version Moyen Âge. Sous son manteau, le premier avait un pourpoint en cuir ouvragé avec une sorte de masse qui dépassait de son sac à dos, tandis que le second portait une longue cape, ou plutôt une toge violette brodée de nombreux signes étranges en fil d’argent.
« Bienvenue Zastan le mage, bienvenue Beor le barbare, commença Guillaume. Et bien sûr bienvenue Gweyr l’elfe, fit-il en se retournant vers Stéphanie. Toujours ponctuels. Il ne manque que Pyke, mais en bon voleur il est toujours en retard. »
Tous rirent de bon cœur. De sous sa robe, Zastan ou plutôt Simon, fit apparaitre comme par magie deux nouvelles bouteilles et un énorme paquet de chips qu’il posa sur une des tables basses. Beor (Frédéric) ouvrit son sac à dos et en extirpa une volumineuse boite de quatre pizzas surgelées. Tous évitaient soigneusement de déposer quoi que ce soit sur la plus grande des tables, placée très exactement au centre de la pièce. C’était l’endroit réservé au jeu, où seuls les dés, les feuilles et les crayons étaient acceptés. Les téléphones portables en modes silencieux furent glissés dans un petit coffre à trésor qui se fondait parfaitement dans le décor. Quelques instants plus tard, Antoine, qu’on connaissait ici sous le nom de Pyke, fit son entrée dans un ensemble collant-cape de super héros, mais en version bien plus marron. Ils étaient tous là, assis au sol autour de la table, la partie pouvait commencer.

Guillaume, le maître du jeu, servit une tournée de bières versées depuis sa tireuse. Elle était bien fraîche, et fut très vite engloutie, sans un mot. L’excitation y était certainement pour quelque chose, ils avaient tous envie de rentrer dans le vif du sujet. Il prit alors la parole.
« Merci tout d’abord d’avoir répondu à l’invitation. Je sais que vous êtes tous aguerris et que les nouveautés ne vous font pas peur, tout comme vous ne laissez rien passer à ces mêmes nouveautés. J’ai été récemment contacté par une société qui édite des jeux depuis peu, à destination de joueurs chevronnés, et qui cherche à s’implanter en Europe. Il y a pas mal de mystères autour de ses dirigeants, on ne sait pas vraiment qui ils sont, mais il semble qu’ils soient tous rôlistes très expérimentés. Curieusement l’éditeur ne m’a demandé de signer aucune paperasse ou accord de confidentialité. Je pense qu’il est prêt à lancer le jeu et qu’une petite fuite venant du milieu pourrait même lui faire un peu de pub. Mais revenons en au sujet. Ce que je vous propose ce soir est une exclusivité quasi mondiale qui oriente le jeu sur un nouveau plan, plus immersif encore. »
En bon conteur, il ménagea une petite pause pour faire monter la tension.
« Si je n’ai pas précisé quel matériel vous deviez apporter, c’est tout simplement parce qu’il n’y en a pas besoin. Vous ferez vivre l’histoire non pas seulement avec vos répliques et votre imagination, mais bel et bien avec tout votre être. Il n’y a pas de fiche de personnage. Vous êtes les personnages. Imaginez-vous simplement dans un film, projetez-vous dans l’aventure, vivez l’aventure. Cette pièce n’est que l’antichambre d’un monde fantastique. »
Il se releva d’un bond et tonna d’une voix beaucoup plus puissante :
« Bienvenue, nobles aventuriers, en la terre de Kalhan, où les humains côtoient les elfes et les nains. Vous êtes ici dans l’auberge qui vit le point de départ de la plus légendaire des épopées, celle d’un groupe parti en quête des Dieux eux-mêmes. Un groupe qui remonta aux origines de toute vie, pour comprendre où allait le monde. Et après avoir traversé toutes les contrées jamais explorées par les hommes, ils disparurent aussi soudainement qu’un souffle éteint une flamme. »
Il joignit le geste à la parole en soufflant d’un coup une bougie à sa droite. Les joueurs eurent un léger mouvement de recul.
« La légende raconte qu’ils avaient percé le mystère des Dieux, et que l’avenir qu’ils purent apercevoir les enjoignit à revenir dans le passé. Mais qu’ont-ils pu bien voir ? Quelle connaissance ont-ils touchée du doigt ? Quelle puissance divine leur a permis de faire ce bon dans le temps ? Ce sont ces questions auxquelles vous allez devoir répondre. Retracez leur chemin, vivez leurs aventures et vous saurez. Êtes-vous prêts ?
— Nous le sommes ! répondirent en chœur les quatre aventuriers.
— Alors suivez-moi dans les méandres du temps ! »
Guillaume jeta sur la table une petite poudre qui explosa en provoquant un nuage de fumée opaque engloutissant toute la pièce. Ils toussèrent quelques secondes avant que la brume ne se dissipe et que les lueurs vacillantes des bougies ne se stabilisent. Lorsqu’ils finirent par mieux voir ce qui les entourait, Guillaume avait disparu.

Il y eut un temps de stupeur correspondant à un long silence. Les quatre joueurs se regardaient, ne sachant trop comment réagir. Puis leur expérience du jeu prit le dessus. La seule chose qui les déstabilisa réellement fut qu’ils ne savaient trop à qui s’adresser pour décrire leurs actions et leurs intentions. Le maître du jeu, celui qui oriente et raconte, s’était tout simplement évaporé. Une réaction commune aurait été de sortir du jeu pour le rechercher et comprendre, mais eux comprirent immédiatement que cela faisait partie du conditionnement pour cette expérience immersive qu’on leur avait promise. Alors ils revêtirent leur rôle. Gweyr l’elfe se pencha vers le centre de la table et se lança dans une tirade sur le ton de la confidence.
« Eh bien mes amis, cette auberge est bien trop fréquentée pour que l’on se permette de parler trop fort. Je suis prête à parier que ceux que nous cherchons aient été mis sur le chemin de leur quête dans cet endroit. Un indice doit nous tendre les bras ici-même, qu’il soit matériel ou qu’on l’obtienne par une discussion. Par où commencer ? Je ne vois ici que des paysans et quelques soldats venus boire leur solde. »
À ce moment tous se retournèrent vers une table basse située sur le côté de la cheminée. Instinctivement, sans signe particulier. Comme si quelque chose les avait poussés ou plus exactement attirés. Pyke, qui était le plus proche, rompit le cercle pour aller voir, fort de son observation aiguisée de voleur. Il s’approcha avec beaucoup de prudence en détaillant tout ce qu’il pouvait de la scène : les lames du parquet étaient en assez mauvais état dans ce coin de la pièce, peut être du fait d’infiltrations d’eau par le conduit de la cheminée. De la colle à bois avait été utilisée pour colmater les plus gros trous, puis des couches et des couches de cire ajoutées pour masquer les réparations. La table elle-même avait quatre pieds en bois tourné et un plateau massif rond. Peut-être du chêne assez clair, ou du pin de bonne qualité. Pyke n’était pas un expert des essences. Un des pieds était posé juste au-dessus d’un des nœuds comblés par de la colle à bois. En observant de plus près, il comprit ce qui le perturbait. Sous ce pied on pouvait apercevoir, dépassant à peine, le coin d’un petit papier. Il le saisit et le ramena à la table centrale.
« Voyez-vous cela ! Un message ! Et on ne pouvait le voir qu’en s’approchant puisque la couleur du papier se confond avec celle de la cire du parquet. Il doit être assez ancien. »
Tous saluèrent la découverte, étant entendu que l’air ancien ne signifiait pas qu’il était réellement ancien. Le matériel de jeu était très bien fait, cela était pas contre certain. L’odeur même du papier avait été travaillée. Zastan le mage saisit le mot. Il était le plus sage et pourrait détecter un éventuel mauvais sort. Il le déplia soigneusement et lut.
« Le feu est la clef.
— C’est tout ? fit Beor un peu abruptement. N’importe quoi, c’est bien du charabia d’illuminé. On va le jeter au feu ce papier, on verra si une clef en sort ! »
Ils partirent d’un rire, soulignant le côté bas de plafond du barbare. Mais finalement c’est lui qui avait trouvé la clef : la cheminée, elle devait avoir quelque chose de particulier. Peut-être un autre message codé ? En espérant que ce jeu ne serait pas qu’une chasse au trésor ou un énième escape game… Ils se mirent donc à examiner la cheminée en détails, à commencer par l’âtre. Derrière l’écran qui diffusait toujours une vidéo de flammes dansantes, la plaque en fonte était intacte, preuve qu’elle devait encore servir avant la mort de l’ancienne propriétaire. Après quelques palpations, un déclic la fit basculer en arrière, libérant un passage. Toutes les pupilles se dilatèrent en une fraction de seconde, l’excitation était désormais bien réelle. Ils n’étaient plus dans un jeu, ils n’étaient plus dans une maison d’associations, ils étaient dans une authentique aventure !

« Mais c’est du délire, comment c’est possible ? s’exclama Gweyr. Je veux dire : comment ils ont pu installer ça ? Ça fait au moins deux ans qu’on vient ici et on n’a jamais su ?
— A priori ça à l’air tout ce qu’il y a de plus authentique, constata Beor en risquant un œil.
— Euh… Qui passe en premier ? demanda Zastan, mi-fébrile, mi-inquiet.
— Je… Moi je veux bien, si tu me couvres, répondit Beor.
— Ça me semble bien. Je passe ensuite et Gweyr ferme la marche ? proposa Pyke. »
Tout le monde opina. Beor respira bruyamment et dégaina sa masse. Dans son autre main il prit une bougie. Puis il s’accroupit et commença à progresser dans l’obscurité. Les autres le suivirent, chacun avec sa bougie. L’ouverture était en fait l’entrée d’un tunnel qui tournait rapidement sur la gauche, en direction du jardin. Le barbare fit honneur à son caractère de fonceur et franchit le virage alors que l’elfe entrait à peine dans le boyau.
« Ne va pas trop vite Beor, il faut qu’on reste groupés au cas où, l’invectiva Zastan.
— Ça va, t’inquiète ! C’est qu’un tunnel ! On peut pas se perdre vu qu’il n’y a qu’un chemin. »
Puis il poussa un juron.
« Mais bordel, c’est quoi cette merde ! Qu’est-ce que… EEEEHHH ! NOOOON ! »
Le gaillard poussa un cri de fillette qui glaça immédiatement le sang de la troupe. Tous se figèrent. Plus un bruit. Le tunnel était parfaitement silencieux. La lumière tremblotante des bougies fut alors enveloppée dans une légère brume qui se densifiait vers l’avant du passage.
« Beor ? appela Pyke. Tu nous entends ? Eh oh !
— C’est pas le moment de blaguer, dit nerveusement Gweyr, on est déjà bien dans l’ambiance, pas la peine d’en rajouter. »
Zastan avança à travers ce qui semblait être de la fumée, jusqu’au virage. On voyait une lueur à l’extrémité, mais bien trop loin pour que Beor ait parcouru cette distance en si peu de temps. Le barbare s’était évaporé.
« Mais… mais il se passe quoi là ? fit le mage qui commençait à paniquer. Il est où le gros ?
— Putain on dirait la même fumée que quand Guillaume s’est évaporé ! remarqua Pyke.
— Qu’est-ce que tu veux dire ? Qu’il s’est lui aussi volatilisé comme par magie ? ironisa Gweyr. Purée, qu’est-ce que c’est que ce merdier ? Les gars je commence vraiment à flipper, c’est un mauvais délire là. On fait quoi ?
— À mon avis il faut qu’on continue, il a peut-être glissé ? Le tunnel est en légère pente, remarqua Zastan.
— Mais il aurait fait un barouf du diable ! Là on n’a rien entendu ! »
Le voleur avait raison. Mis à part le cri, Beor n’avait pas formulé un son. Hésitants entre un demi-tour et la poursuite de la descente, ils choisirent finalement de continuer. Mais cette fois, ils n’étaient plus du tout dans un jeu. Ou plutôt dans un jeu pervers où leur vie était en balance.

Ils débouchèrent dans une cave éclairée par deux bougies. Les nerfs étaient tendus, prêts à l’action. Il y avait des tonneaux, certains debout, d’autres couchés. Ils s’imaginaient maintenant toutes sortes de scenarii invraisemblables qui leur paraissaient tout à fait plausibles : des monstres pourraient sortir des tonneaux, une porte secrète les attendait peut-être derrière une rangée de bouteilles, ou un piège mortel serait dissimulé sous la terre battue. Ils se rendirent compte qu’ils n’avaient aucune arme et seraient bien incapables de se défendre. Gweyr saisit une bouteille vide par le goulot et en cassa le fond sur un des tonneaux. De l’autre main elle tenait toujours sa bougie qui commençait à lui dégouliner sur les doigts, mais la douleur de la cire chaude n’atteignait même plus son cerveau. L’adrénaline coulait à flots en aiguisant ses sens. L’odeur de la terre humide se mêlait à celle de la transpiration qui les gagnait. Le flot de son sang faisait battre jusqu’à ses tempes. Pyke se saisit d’un rat de cave qui ferait une assez bonne massue, et Zastan opta pour une douelle prélevée sur un tonneau éventré. Ils commencèrent alors à inspecter les murs de la cave, les râteliers à bouteilles, et les tonneaux. Après quelques instants seulement, un premier grondement sourd se fit entendre. Comme le passage d’un train ou d’un métro. Mais il n’y avait aucune voie ferrée à moins de deux ou trois kilomètres. Ils se redressèrent, les oreilles aux aguets.
« C’était quoi ça ? chuchota Pyke dont le visage éclairé à la bougie était livide.
— Aucune idée, répondit Zastan, mais je n’aime pas du tout.
— C’est peut-être… »
Mais Gweyr n’eut pas le temps de terminer sa phrase puisqu’un second grondement, beaucoup plus proche fit tinter les bouteilles. Elle avait les mains moites et commençait à être authentiquement terrifiée. Ses compagnons n’en menaient pas large non plus. Et c’est alors qu’un nouveau grondement, beaucoup plus fort, arriva en provenance du tunnel. Un courant d’air puissant les enveloppa et souffla toutes les bougies en un instant. Ils étaient maintenant plongés dans l’obscurité totale. Et tout s’enchaîna.

Les trois amis ne parvinrent plus à se contrôler. Ils poussèrent des hurlements déments en agitant leurs mains pour tenter de se raccrocher à quelque chose de connu. Au moins deux d’entre eux relâchèrent leur vessie mise à mal par la bière. Pyke, en faisant un moulinet avec sa main droite, heurta Zastan, qui eut un réflexe malheureux. Il hurla à nouveau et assena un violent coup au voleur. Celui-ci s’affaissa comme un chiffon mou, le crâne brisé. Gweyr interpréta les cris et le bruit de chute du corps comme une intrusion d’un monstre quelconque. Son esprit n’était plus du tout rationnel. Elle devait lutter pour sa vie. Alors elle avança en donnant de grands coups avec son tesson de bouteille. Elle avait les larmes aux yeux, de terreur et de rage. Et quand elle finit par toucher Zastan qui était resté tétanisé, elle le frappa et le frappa encore. Le sang chaud lui gicla au visage, mais elle était comme une furie. Elle ne pouvait plus retenir son bras. Elle retrouva une fraction de lucidité après une vingtaine de coups. Sans le voir, elle prit conscience du sang chaud et visqueux qui empoissait son visage, ses mains, ses vêtements. Puis il y eut un grand flash lumineux qui l’éblouit. Surmenée par l’adrénaline, elle s’évanouit.

Lorsqu’elle s’éveilla, elle était de retour dans le salon de la maison de quartier. Des lampes indirectes étaient disposées un peu partout dans la pièce pour la baigner dans une lumière aussi douce que réconfortante. Elle-même était allongée sur des coussins moelleux. En se redressant, quelque chose lui retint la tête. Guillaume apparut dans son champ de vision, lui faisant signe de rester allongée.
« Tout va bien, ne t’inquiète pas ! Reste encore un instant détendue, je vais te débrancher. »
Comment ça la débrancher ? Elle n’eut pas le temps de plus se poser de questions. Guillaume s’approcha de sa tête et lui retira une sorte de bonnet. Il était lui-même relié à un fatras de fils électriques, branchés à une étrange machine. De cette machine partaient trois autres faisceaux de câbles, pour trois bonnets. Frédéric, Simon et Antoine étaient assis sur d’autres coussins, en pleine discussion.
« Ah ! Elle est réveillée ! fit Simon
— Putain quel pied ! Je n’ai jamais vécu un truc comme ça ! piaillait Frédéric
— Allez-y doucement, c’est une expérience qui peut laisser des traces, laissez-la redescendre, tempéra Antoine.
— Je pense que vous êtes tellement rodés aux jeux de rôles que vos subconscients ont créé des situations bien trop extrêmes, analysa Guillaume. Le jeu s’adapte à vos envies, à vos besoins, et vous renvoie ce que le groupe veut. Il n’y a pas de scenario, pas de début ni de fin, c’est vous qui décidez.
— Mais ça n’a pas duré bien longtemps ! On a été mauvais !
— Non, vous n’avez effectivement pas été super bons ! D’autant que le temps dans le jeu s’étire par rapport à la réalité. Vous avez survécu… douze minutes, fit-il en consultant sa montre. Et vous avez dû ressentir à peu près une heure sur la Terre de Kalhan. Par contre il s’est quand même passé quelques minutes entre le moment où vous êtes tombés inconscients et celui où vous avez vraiment démarré l’aventure, le temps que je vous équipe.
— Comment ça ?
— Évidemment si je vous avais dit ce qui vous attendait, ça aurait été moins intense et moins spontané. Le but était aussi de vous laisser penser que tout cela était réel et de voir si vous vous laissiez embarquer. Donc j’ai dû vous endormir, avec une petite bière chargée en ingrédient spécial. La transition entre le réel et les songes s’est opérée au moment de ma disparition de votre vue. »
Stéphanie était encore dans son rêve, ou plutôt son cauchemar. Elle ne parvenait pas à se persuader que tout cela était virtuel tant les émotions avaient été intenses. Elle avait encore l’impression d’avoir du sang sur son visage, sur ses mains, d’avoir réellement poignardé sauvagement le grand dadais qui s’émerveillait du jeu.

La fin de la nuit fut consacrée à débattre de l’intérêt de ce système de jeu et de l’opportunité de le diffuser en Europe. Tous étaient emballés, sauf Stéphanie qui restait à l’écart. Ils prêtèrent finalement main forte à Guillaume pour tout ranger avant de quitter les lieux, en emportant chacun leurs déchets. Ils se séparèrent à la porte : Guillaume habitait tout prêt et rentrait à pied, Simon et Frédéric repartaient en voiture vers leur collocation, et Antoine proposa à Stéphanie de la ramener. Il n’y avait guère de bus encore, il faudrait attendre au moins une bonne heure, alors elle accepta. Le trajet se passa sans beaucoup de discussion. Antoine était au début très excité par cette expérience mais comme elle ne répondait que par de très brefs hochements de tête, il finit par mettre la radio et se concentrer sur la route. Arrivés en bas de son immeuble, ils se quittèrent en se saluant rapidement, et elle s’engouffra dans le hall. Elle prit l’escalier pour monter au troisième, mais perdue dans ses pensées, elle oublia de relancer la minuterie de l’éclairage en passant le palier du premier. Arrivée à mi-chemin entre le second et le troisième étage, la lumière s’éteignit brutalement, plongeant la cage d’escalier dans le noir total. Elle eut un moment de panique quand la scène de la cave revint la heurter de plein fouet. Elle resta pétrifiée pendant une bonne minute avant de pouvoir réagir. Elle commença alors à tâtonner pour trouver son chemin, la respiration haletante, des gouttes de sueur perlant sur son front. Elle parvint tant bien que mal à atteindre la porte du palier qui lui parut peser des tonnes lorsqu’elle la poussa. Elle tomba alors nez à nez avec une forme sombre, aussi grande qu’elle. Son sang se glaça instantanément et elle jeta son sac sur l’agresseur avec une violence inouïe. Elle entendit les cadavres des bouteilles de bière se briser sur le crâne de l’individu qui s’écroula sous l’impact. Elle se mit à hurler dans le couloir qui lui renvoyait l’écho de sa propre terreur. Elle resta là quelques secondes avant de songer à presser l’interrupteur. La lumière crue jaillit sur la scène. Elle vit alors que celui qu’elle prenait pour un agresseur n’était en fait qu’Antoine. Une mare noire s’écoulait lentement de son crâne sur la moquette marron. Et de sa main ouverte s’étaient échappés un dé à dix faces aux reflets rubis, un de ceux qu’elle avait oubliés dans sa voiture. Elle ne put s’empêcher de constater que le score indiquait 1 : échec critique.