Le soleil commençait à peine à se lever quand Moustache passa la chatière. Un claquement sec résonna dans la cuisine qui n’était pas encore envahie par l’activité tumultueuse du matin. Il se dirigea négligemment vers son bol de croquettes, en avala quelques-unes, plus par habitude que par réel besoin, puis se dirigea à pas de velours vers la chambre. D’un bond il sauta sur l’édredon moelleux. Il tourna sur lui-même quelques instants afin de trouver la place parfaite qui lui était due et se pelotonna dans un repli du couvre-lit, bien calé entre les pieds de Melissa et ceux de Franck.
Foutu chat, il est encore venu se coller à moi. Les premières pensées de Franck en cette matinée auraient pu être plus agréables mais une fois de plus il était réveillé bien plus tôt qu’il ne l’aurait souhaité. Son esprit commença à organiser sa journée, entre les enfants à déposer à l’école, son rendez-vous important au bureau, et un possible afterwork ce soir. Il pensa à son emploi du temps dans les moindres détails à tel point qu’il lui était impossible de se rendormir. Il ouvrit les yeux en tournant sa tête vers le réveil. A peine 5h30, ce n’était pas à ce rythme qu’il parviendrait à se reposer, mais peut être que… Il arrêta net son mouvement. Quelque chose lui avait attiré l’oeil dans le coin de son champ de vision. On aurait dit une tache, là, en plein milieu du plafond. Une tache rouge. D’un rouge vermillon, comme un bon vin, ou comme… Non ce n’était pas possible. Il tourna complètement la tête vers cette zone du plafond et cligna plusieurs fois de yeux. Rien. Le plafond était d’un blanc impeccable, parfaitement ennuyeux. Franck se ressaisit et quitta le lit pour migrer en silence vers la salle de bain, non sans avoir jeté un regard rageur vers Moustache qui l’ignora superbement.
Il prit le temps de bien observer son reflet dans le miroir. Si le temps pouvait glisser sur certains, Franck, 47 ans, n’avait pas cette chance. Il était encore assez bien bâti, avec des vestiges de son passé de rugbyman amateur, mais les rides dessinaient désormais de profonds sillons sur son front, tandis que sa fière chevelure se clairsemait autant qu’elle tirait sur l’argenté. Depuis quelques semaines il devait en plus supporter des douleurs musculaires intenses, comme des courbatures. Il n’avait pourtant pas une vie si trépidante, mais il aurait juré avoir aussi mal qu’après une journée à porter des sacs de ciment. Il regarda machinalement ses mains qui le grattaient. Une longue entaille barrait le dos de la gauche, et ses ongles avaient une teinte étrange. De la terre ? Il n’avait pas vraiment la main verte, les derniers travaux de jardinage qu’il avait faits devaient remonter à au moins trois mois, avant l’hiver. Il n’y prêta pas attention et se dirigea tranquillement vers la cuisine pour se préparer un café réconfortant. Il s’arrêta net dans l’encadrement de la porte.
Sur le carrelage de la pièce, on voyait distinctement les traces de pattes de Moustache. Il y avait un petit chemin dessiné entre la chatière, le bol de croquettes, la porte-fenêtre, puis l’ouverture qui menait au couloir. De là on pouvait suivre les pattes sur encore quelques mètres après quoi elles s’estompaient, nettoyées par la moquette. Ce qui perturba Franck fut que ces traces n’étaient pas d’un brun terreux, ni grisâtres comme après un passage sur les toits poussiéreux ou par la litière, mais d’un rouge vif. Rouge sang pour être exact. Celui de Franck se glaça instantanément. Son estomac se noua en même temps qu’un frisson polaire remontait son dos. Il fit un pas prudent en prenant bien soin d’éviter de marcher sur les traces puis se dirigea avec précaution vers la porte du garage, à l’origine du chemin sanglant. Son cœur commençait à accélérer sous l’impulsion de l’adrénaline. Son esprit faisait le reste. Qu’allait-il trouver de l’autre côté ? D’une main moite il attrapa timidement la poignée et entrebâilla la porte.
Le garage était sombre et froid. On distinguait à peine des montagnes de cartons, des outils, une tondeuse, la machine à laver dans un recoin, et surtout une immense tache plus sombre que le reste. Le silence était envahissant, la maison toujours endormie, pourtant un bourdonnement sourd grondait aux oreilles de Franck, celui du flot de sang qui affluait. Il actionna l’interrupteur qui fit jaillir une lumière crue sur la pièce en révélant les couleurs de la scène. Immédiatement focalisé sur la tache, il eut un haut le cœur en constatant qu’elle était du même rouge que les traces de pattes sur le carrelage de la cuisine. La brouette était également éclaboussée de la même teinte, ainsi que les outils qu’elle transportait : une scie, un rouleau de sacs poubelle, quelques pinces, une pelle. Le cerveau de Franck était désormais tout à fait réveillé et imaginait instantanément le scenario du pire. Des images morbides lui parvinrent par flashs sans qu’il sache s’il s’agissait de souvenirs ou de pures inventions de son esprit. La tête lui tournait. Il dut s’accrocher à la poignée de porte pour ne pas défaillir. Mais d’où venait tout ce sang ? Il fallait vite cacher la scène pour éviter des questions embarrassantes auxquelles il n’aurait aucune réponse. Il entreprit de déplacer la brouette vers le fond du garage là où elle ne serait pas facilement visible. Il dégota dans un recoin une grande bâche et la déplia sur le sol avec un certain dégoût. Puis il sortit, dans le plus grand silence, le seau et la serpillère qu’il commença à passer sur le carrelage de la cuisine pour effacer le chemin sanguinolent. Il avait à peine rangé son matériel que des bruits de pas lui parvinrent du couloir.
Melissa avait passé une nuit agitée, régulièrement réveillée par Franck qui tournait et retournait.
« Bonjour mon chéri, fit-elle entre deux bâillements. Tu as bien dormi ? J’ai l’impression que tu as déménagé toute la nuit !
— Euh… Oui ça va, répondit-il nerveusement. J’ai des soucis au boulot, c’est peut-être ça. Et toi ?
— Bof. Comme tu as pas mal gigoté j’ai eu un peu de mal à bien me reposer, mais ça va, je devrais réussir à survivre à la journée. On se couchera tôt ce soir ! »
Franck eut un rire crispé. Puis feignit de s’affairer à quelque chose sans vraiment trouver quoi faire. Il devait à tout prix éviter de trop discuter.
« Je vais réveiller les enfants, finit-il par dire.
— OK, je vais vider la poubelle pendant ce temps-là, répondit-elle en se dirigeant vers le garage pour aller chercher un sac neuf.
— NON ! cria Franck bien plus fort qu’il ne l’aurait voulu. Je… je vais le faire !
— Ça va, ça ne m’embête pas. »
Elle avait la main sur la poignée. Franck suait à grosse gouttes quand elle ouvrit la porte.
« C’est quoi ce bordel ? s’exclama-t-elle. Pourquoi il y a une bâche étalée ? Tu la fais sécher ?
— Non, laisse là, je… je voudrais la replier proprement, il faut… »
Il ne trouvait plus ses mots, sa langue était lourde comme du carton humide. Melissa saisit un coin de la bâche et il crut s’évanouir. Mais rien. Sous la bâche il n’y avait que le béton poussiéreux du sol. Pas de tache, pas de sang, pas de quoi s’inquiéter. Franck était livide. Il s’assit un instant pour reprendre des couleurs puis s’éclipsa pour aller réveiller les enfants quand Melissa revint avec un sac poubelle.
Le petit déjeuner se passa sans encombre, il pouvait laisser la famille discuter sans que son silence soit trop remarqué. Une fois les enfants déposés à l’école, il appela son patron en feignant d’être très enroué. Une vilaine toux qui ne voulait pas passer, quelques maux de tête. Il serait sage qu’il reste au lit pour la journée. Ceci fait, il rentra en s’assurant que Melissa était partie. Il retourna dans le garage examiner la dalle et la brouette. Aucune trace suspecte à part quelques points de rouille. Il sortit dans le jardin à la recherche d’un carré de terre qui aurait été retourné récemment. À part le potager où Melissa avait repiqué des salades la semaine dernière, rien. Pour en avoir le cœur net, il commença quand même à bêcher entre les frisées et les laitues. Mais après avoir consciencieusement creusé un peu partout, à près d’un mètre de profondeur, il dut se rendre à l’évidence : il n’y avait pas encore de serial killer dans le quartier. Cette pensée le rassura un temps, puis elle laissa la place à une inquiétude, qui se mua rapidement en véritable peur. Celle de ne plus maitriser des actes d’abord, mais surtout de ne plus faire la distinction entre le réel et des visions d’horreur. Cela avait commencé quelques jours plus tôt par des impressions de déjà vu, puis des pulsions étranges en regardant les couteaux soigneusement rangés dans le tiroir de la cuisine. Et ce matin les images de sang maculant la maison. Était-il en train de sombrer ? Il farfouilla dans l’armoire à pharmacie à la recherche de quelque chose qui pourrait le calmer. Il trouva une vieille boite d’anxiolytiques prescrite à Melissa deux ans plus tôt et en avala un tout rond. Puis il s’allongea dans le lit conjugal et s’endormit immédiatement.
Son sommeil était peuplé de rêves étranges, pour la plupart violents. Beaucoup de cris, de sang, des coups portés, des sensations de douleur mélangées à de l’excitation. Il fut réveillé en sursaut par les cris d’une dispute entre les enfants qui venaient de passer la porte. Il serrait son oreiller si fort que le sang avait du mal à alimenter ses mains. Des perles de sueur roulaient sur son front. Les draps étaient trempés. Il angoissa à l’idée de Melissa le trouve dans cet état. Dans le plus grand silence dont il était capable il se leva, se rhabilla et enleva les draps qu’il jeta dans le panier à linge. Puis il reprit deux anxiolytiques. Les traits tirés, il sortit de la chambre sans bruit et parvint jusqu’à la porte d’entrée alors que les enfants se chamaillaient toujours autour du goûter dans la cuisine. Il claqua la porte, faisant mine de rentrer du travail.
« Coucou papa !
— Salut mon chéri ! Oh là ! Tu as une mine épouvantable !
— Je… j’ai pas trop envie d’en parler, répondit-il en se fermant comme une huître. Je vais prendre l’air. »
Il sortit dans le jardin, laissant sa famille se poser mille questions, pendant que son propre esprit était en proie à mille tortures. Il appréhendait le moment de parler au dîner, puis le moment de s’endormir, en encore plus les rêves qu’il pourrait à nouveau faire. La peur gagnait du terrain malgré l’échappatoire chimique. Après une demi-heure, Melissa tenta une approche en faisant mine d’aller au potager. Il se renfrogna et rentra. Bien consciente qu’il y avait quelque chose qui ne tournait pas rond, et qu’il avait sûrement besoin d’un peu de temps pour y réfléchir, Melissa n’insista pas, ni à ce moment-là ni pendant le repas. Une fois les enfants couchés, elle essaya une nouvelle fois d’ouvrir la discussion, mais il était complètement terrorisé à l’idée de parler de ses démons.
« Je vais me coucher, on en parle demain »
Et il gagna la chambre. Il se coucha avec une nouvelle pilule, en espérant être suffisamment abruti pour ne pas rêver. Mais ce ne fut pas le cas.
Il s’imaginait dans un songe à l’air particulièrement réel. Il était dans le salon, assis dans le canapé, un couteau à la main. Les lumières étaient éteintes, la nuit enveloppait la pièce. Aucun bruit ne filtrait. Alors il montait à l’étage et parfaitement silencieusement égorgeait ses enfants l’un après l’autre. Il se sentait étrangement calme, apaisé. Aucune précipitation dans son geste. Il agissait avec précision et détermination. Puis il redescendait et prenait le chemin de sa chambre pour faire subir le même sort à son épouse. Comme s’il allait chercher une ampoule neuve ou un sac poubelle, il se dirigeait vers le garage pour y prendre les outils dans la brouette. À ce moment-là il se réveilla en sursaut avec un cri étouffé. Il était à nouveau en sueur. Il alla dans la cuisine se servir un verre d’eau. Il but lentement, pour redescendre de son cauchemar, et retourna se coucher. Melissa était pelotonnée dans la couette. Il se glissa de son côté du lit sans la réveiller.
Lorsque son réveil sonna le lendemain il se sentit parfaitement reposé, comme il ne l’avait pas été depuis des lustres. Il prit une minute ou deux pour s’étirer. Melissa dormait toujours. Comme il savait qu’elle travaillait plus tard aujourd’hui, il la laissa finir tranquillement sa nuit et fila vers la cuisine pour son habituel café en solitaire. Finalement il avait eu tort d’avoir peur de s’endormir. Il avait suffi de cette nuit pour qu’il retrouve la forme, malgré un cauchemar particulièrement horrible. Il déroula machinalement les nouvelles de ses réseaux sociaux et sirotant son café près de la fenêtre. Il commençait à faire vraiment beau, l’été était tout proche. Après un moment, il se rendit compte que l’heure tournait et que les enfants et Melissa allaient finir par être en retard. Il retourna à la chambre. En entrant dans la pièce il remarqua à nouveau une tache rouge sur la moquette, près du lit. Encore une vision. Il était bien décidé à ne plus se laisser faire. Il cligna quelques fois des yeux, secoua son crâne comme pour remettre ses idées en place. Mais la tache ne partait pas. Il s’approcha, tout près de Melissa, et vit une goutte perler de la couette, et venir s’écraser au milieu de la tache sur la moquette. Puis une autre. Et encore une. Franck écarta délicatement la couette. Les gouttes qui suintaient provenaient du matelas. Il rejeta alors complètement la couette. Melissa baignait dans une mare écarlate. Sa peau était froide, blanche, exsangue. Mais Franck lui sourit. Il sut que le double sourire de Melissa, celui qui se dessinait sur ses lèvres et celui qui ouvrait sa gorge, était le signe de sa propre délivrance. Parce qu’à cet instant, Franck comprit que ses rêves n’en étaient plus, et qu’il serait enfin en paix avec lui-même.