Bonjour Bienveillance,
J’aimerais t’exposer un sujet qui me tracasse. Depuis quelque temps tu prends beaucoup de place dans les discours. On te met en avant dans les entreprises, on te flatte lors de séminaires, on loue tes bienfaits lors des diners mondains. Mais est-ce que nous t’invoquons toujours à bon escient ? Qui es-tu au fond ? Je me rends compte que, comme probablement nombre de mes contemporains, je ne te connais pas bien. Naïvement j’aurais, hier encore, pensé à toi en tant que filtre de la pensée et des attitudes envers les autres. Je dis bien filtre puisque je t’envisageais sous la forme d’une paire de lunettes solaires, teintées de rose. Bienvenue dans le monde des Bisounours où tout est doux ! Les sujets de discorde n’ont pas la place derrière ce filtre, à tel point qu’il est interdit d’évoquer les sujets qui fâchent, qu’on ne doit jamais ne serait-ce qu’envisager le jugement, même objectif. Tout le monde est beau comme Grosjojo, tout le monde est gentil comme Groschéri.
Jusqu’au jour où ce monde de peluches a laissé place à un retour à la réalité. « La bienveillance, c’est pas le monde des Bisounours » m’entendais-je dire. Mince alors, mon interprétation était donc erronée ? Le doute s’est installé, et m’a poussé à une action que je n’aurais jamais dû négliger : la réflexion. Plutôt que d’aller simplement ouvrir un dictionnaire, numérique forcément, j’ai d’abord cherché à construire ma propre définition. De l’idée de départ de ce monde parfait où il n’y a que calme et félicité, j’ai progressivement ôté les éléments qui ne me convenaient pas, ou du moins qui me semblaient trop éloignés d’une parfois bien dure réalité. Et je pense avoir compris que d’un filtre qui élimine les ultra-violents de la lumière crue du réel, il me fallait repenser le monde avec un œil neuf. Parce que comme il est toujours possible d’ôter des lunettes solaires une fois l’ombre revenue, il est possible d’exprimer une position en contradiction avec son interlocuteur, sans pour autant perdre sa bienveillance. Et c’est même salutaire pour le débat qui en sortira grandi.
Pour conclure, très chère Bienveillance, je voulais te remercier. J’ai maintenant compris que tu es un postulat de départ, une mise en condition qui permet d’envisager une situation avec un a priori positif. J’ai aussi compris que tu n’es pas un prétexte pour tout accepter sans quitter un sourire que certains imaginent forcément dû. Je voulais te remercier parce que, depuis peu, j’envisage réellement le monde à tes côtés plutôt que derrière ta façade. Quelle que soit la situation, ton aide m’est précieuse. Alors, tout comme je sors rarement en plein soleil sans mes lunettes filtrantes, je n’envisage plus de relation humaine sans toi. Et comme les doux rayons sur ma peau sont plus agréables lorsque mes yeux sont protégés, je me réjouis des relations avec mes semblables qui ont compris qui tu es.