Guillaume fit une grimace. La lame du coupe-chou lui avait légèrement entaillé la très fine peau autour de la pomme d’Adam. Encore un peu et il finissait égorgé. Difficile de rester concentré ce matin. Une convocation émanant directement du général n’était jamais la promesse d’un moment particulièrement agréable. Mais le ton qu’il avait employé pour faire rappliquer Guillaume était tout à fait inédit. Il y avait comme une hésitation, mélangée d’appréhension. Plutôt étonnant pour un général qui avait finit major de Saint-Cyr, connu trois conflits armés sur le terrain, et certainement dû prendre des décisions difficiles sans sourciller. Le briefing était à 09:00 CET, ce qui lui laissait tout juste le temps de finir de se raser et de passer son uniforme. Quelques gouttes d’aftershave, juste ce qu’il fallait pour laisser flotter un léger parfum sur son passage sans pour autant embaumer l’espace pendant des heures. Le colonel Guillaume Oblinger passa dans le dressing et enfila prestement son uniforme impeccablement repassé. Il ajusta les épaulettes à cinq bandes en se demandant si un jour il y adjoindrait des étoiles. Un dernier coup d’œil au miroir et il sortit de son pavillon devant lequel la voiture l’attendait. Un bref salut et il était en route pour l’état-major.
La circulation était fluide dans Paris, facilitée par le quasi-arrêt du pays en ce début août. Le colonel n’eut pas loisir de réfléchir à ce qui avait pu nécessiter ce briefing en urgence. La voiture s’arrêta devant l’accès Porte de Sèvres. Un nouveau salut réglementaire et il pénétra dans l’Hexagone. Il relut le numéro de la salle. Curieusement, elle n’était pas située sur l’emprise de l’état-major de l’armée de l’air, mais profondément dans les sous-sols. À l’évidence, il allait se discuter un sujet hautement confidentiel. Oblinger consulta sa montre avant d’entrer dans la salle : 08:59. Parfait. Il aimait la ponctualité et l’adage qui dit qu’être à l’heure c’est déjà être en retard. Mais il constata que certains prenaient cela bien plus au pied de la lettre que lui : il y avait déjà du beau monde. Il ne les connaissait pas mais fit l’analyse des uniformes en un clin d’œil. Il y avait là deux autres colonels, l’un de l’armée de terre et un autre de l’armée de l’air, un général de brigade aérienne, un contre-amiral, et, plus étonnant, deux civils à l’air visiblement anglo-saxons. Le genre de type avec un costume sombre impeccablement taillé, des lunettes de soleil et une oreillette. Quelque part entre agent du FBI et l’agent Smith sorti tout droit de Matrix. Pas le temps d’analyser plus en détails la scène, le général Lecourbe fit son entrée, et mit tout le monde au pas.
« Repos messieurs, gentlemen, fit-il en se tournant vers les civils. Je ne vais pas y aller par quatre chemins. La situation est pour le moins… inhabituelle. Je vais vous demander la plus stricte confidentialité, bien au-delà de ce que vous avez l’habitude de traiter. Il y a aujourd’hui moins de vingt personnes sur cette Terre qui partagent l’information, et il n’est pas prévu qu’elle se répande plus que cela. Nous parlerons du projet Dôme. Niveau de classification : Très Secret OTAN. »
Il ferma la salle à clef puis se dirigea vers le fauteuil en bout de table. Une fois assit, l’assistance l’imita, puis il ouvrit un dossier.
« L’histoire remonte à la conquête de l’espace. Les premières sondes Pioneer et Mariner à destination des planètes les plus lointaines de notre système ont eu une fin, disons tragique. Elles se sont systématiquement heurtées à quelque chose. Entendez-moi bien : il ne s’agit pas d’un astéroïde ou d’un quelconque débris spatial. Elles se sont toutes écrasées alors qu’elles évoluaient à plusieurs kilomètres par seconde. Et le plus troublant c’est que la distance estimée entre le point d’impact et le Soleil est parfaitement constante. En plus de ces projets qui ont été largement utilisés à des fins scientifiques, onze sondes militaires ont été lancées entre 1977 et 1998 sans visibilité publique. Toutes ont fini de la même manière. Le pentagone et la NASA sont dans la confidence. Ils simulent depuis Langley un signal pour les quelques sondes qui sont censées toujours être en service afin de ne pas éveiller de soupçons chez les civils. Nous disposons désormais d’une carte de dix-sept impacts de sondes sur ce quelque chose, sans qu’aucune d’elles n’ait pu mesurer quoi que se soit de tangible avant de cesser d’émettre. Pas de signal dans toutes les bandes de fréquence électromagnétiques. Pas d’écho radar. Rien. Seules trois sondes ont pu mesurer quelque chose, celles qui ont été dotées d’un système d’émission en continu et en très haute fréquence, au détriment d’une autonomie significative. Dans les trois cas, une décélération extrêmement brutale a été mesurée sur leurs derniers instants de vie, ce qui accrédite la thèse d’un crash. »
Tous les auditeurs restèrent impassibles, militaires et froids jusqu’au bout des ongles, même si leurs cerveaux bouillonnaient déjà devant les implications de cette révélation. Mais aucune panique sous les coupes rasées, uniquement le lancement d’une mécanique stratégique habituée au recul nécessaire à la prise de décisions aussi rapides que rationnelles.
« La raison de ce briefing matinal, c’est que nos très chers amis américains ici présents, proposent une expédition de reconnaissance au plus près du front des événements. En raison du caractère international de cette question, toutes les nations disposant de moyens et d’équipe d’astronautes sont invitées à coopérer. Nous sommes donc cordialement conviés. »
Il ménagea quelques secondes de silence, le temps que ses officiers puissent mûrir la réflexion.
« Des questions ?
— Sauf votre respect, mon général, êtes-vous en train de dire que le système solaire est… sous cloche ? Ce qui est d’ailleurs suggéré par le nom de code de l’opération ? Cet impact pourrait-il être sur quelque-chose qui ressemblerait à une sphère de verre, avec des caractéristiques mécaniques bien différentes ?
— C’est précisément ce que j’ai exprimé oui, colonel De Maistre. D’autres questions ?
— Ces messieurs américains, de la CIA je présume, ont-ils des informations sur les caractéristiques mécaniques en question ? Cette situation étant connue depuis quelques dizaines d’années, j’imagine que des estimations ont été réalisées ?
— Effectivement, commença un des deux américains avec un accent à peine perceptible, le centre de Langley a analysé les quelques maigres informations issues des enregistrements qu’a cités le général Lecourbe, et fait des extrapolations qui ont pu être recoupées avec d’autres données. Compte tenu de l’absence de signaux dans toutes les longueurs d’ondes électromagnétiques mesurées, jusqu’aux rayons gamma, si cette hypothèse de matériau est confirmée, il est d’abord parfaitement transparent à toutes ces ondes. Pas seulement à la lumière visible. Nous n’avons pas aujourd’hui connaissance d’un tel matériau sur Terre. Même les cristaux les plus purs réfléchissent une part du visible. Ensuite vient la résistance mécanique. Je ne vais pas vous faire de cours de physique, mais l’énergie de l’impact liée à la masse et à la vitesse des sondes est plus de dix millions de fois plus élevée que celle qu’est capable d’absorber le plus solide des blindages militaires. En deux mots, cette énergie serait suffisante à pulvériser un diamant en fine poussière. Il n’existe aucun matériau connu capable d’absorber ne serait-ce qu’un millionième de cet impact sans être détruit à son tour. À moins d’une épaisseur colossale. Les enjeux de la mission sont donc clairs : observer et mesurer.
— Messieurs, reprit le général, les détails de l’opération sont placés dans les chemises en face de vous. Je vous laisse en prendre connaissance d’ici mercredi pour un nouveau point. Priorité et confidentialité absolues. »
Tous se levèrent à l’unisson, ayant compris que la séance venait d’être levée. Ils sortirent par ordre de grade, sans aucun mot, leur dossier sous le bras. Oblinger le plaça dans sa serviette puis rejoignit la voiture.
Pendant le trajet retour, il commença à réfléchir à la raison de la présence de chaque personne au briefing. Il avait minutieusement observé les réactions, sachant très bien que dans ce genre de réunion beaucoup de messages passent par le non verbal. Lorsque les éléments sur le matériau étrange avaient été évoqués, il avait ressenti une grande excitation chez le colonel qui avait posé la question. À l’évidence celui-ci maîtrisait le sujet. Lui-même avait fait de hautes études de chimie avant de s’engager. Serait-il possible que, sans le savoir, ce briefing ait été une préparation à une mission de reconnaissance ? Comme personne ne semblait vouloir trop ébruiter la découverte, cela voudrait dire que les officiers présents ne seraient pas seulement en charge de préparer la mission mais de la mener à bien. À cette pensée Guillaume eut une bouffée d’orgueil : on lui faisait suffisamment confiance pour lui confier cette grande responsabilité. Mais, une fois son ego flatté, il redescendit très rapidement sur terre. La mission de reconnaissance serait très risquée, voire ne prévoirait pas de retour. Une mission suicide en quelque sorte. Le général connaissait ses hommes. Il savait que ceux-ci ne refuseraient pas un ordre, même en sachant que cela leur serait fatal. Guillaume le premier serait volontaire pour ce voyage. C’est avec ce mélange de nostalgie et de fierté qu’il arriva à son domicile.
Trois mois plus tard, l’organisation de la mission touchait à son terme. Guillaume avait vu juste dans ses suppositions. Briefing après briefing, le général leur avait d’abord fait comprendre que la mission était destinée à faire une étude du dôme, puis qu’ils étaient ceux qui mèneraient cette action en vertu de leur formation scientifique, puis que l’humanité entière leur serait reconnaissante pour leur sacrifice. Le lendemain ils décolleraient pour la Guyane. Guillaume avait empaqueté ses affaires, et dit un dernier – ultime – mot à sa famille. C’est cela qui lui coûtait le plus finalement : ne pas pouvoir leur dire ce qui l’attendait, au nom du secret de défense. Ils savaient juste qu’il ne serait pas de retour avant au moins un mois, ce qui techniquement n’était pas un mensonge mais quand même une version largement distordue de la réalité. Il chargea son bagage dans le coffre de la voiture banalisée du ministère et partit dans la nuit.
Une semaine passa, le temps de se familiariser avec les instruments du bord de la capsule qui devrait les emmener aux confins du système solaire. Ils avaient bien sûr eu tout loisir de s’entraîner sur des consoles virtuelles mais cette fois ils touchaient du doigt la réalité de leur destin. La capsule fut chargée dans le plus grand secret dans la partie supérieure de la fusée, entre un satellite de télécommunication suédois et une sonde militaire qui devrait les accompagner un temps, ou plutôt les précéder. Par le jeu des accélérations gravitationnelles, ils attendraient rapidement leur vitesse de croisière à plusieurs centaines de kilomètres par seconde, tandis qu’elle avalerait la distance qui les séparait du dôme deux fois plus vite. En deux semaines au plus, la sonde devrait s’écraser comme ses consœurs, fournissant à la capsule une estimation précise de la position du dôme. Le reste était affaire de gestion de la trajectoire, qui était confiée à l’ordinateur de bord. Durant tout ce temps, l’équipage serait inconscient, nourri par des perfusions, et ses fonctions vitales ralenties à l’extrême, afin d’éviter tout risque psychologique. Il se réveillerait un à deux jours au maximum avant l’arrivée à destination. Et c’est exactement ce qui se passa.
Les alarmes se mirent à rugir dans le cockpit. Guillaume émergea d’un sommeil chimique sans trop savoir où il se trouvait. Seule une lumière rouge clignotait sur le tableau de bord, indiquant que la descente sur le dôme avait commencé. Il reprit peu à peu ses esprits, en compagnie de ses camarades. Après plusieurs minutes hésitantes, ils regagnèrent le contrôle de leurs membres et enchaînèrent les gestes maintes fois répétés à l’entraînement. Par le hublot, le vide infini leur faisait face dans toute sa noirceur. Rien ne laissait présager que là, quelque part, une barrière invisible et infranchissable les attendait. On distinguait seulement sur l’écran du radar les débris de la sonde qui s’était désintégrée une dizaine de jours auparavant. Le métal flottait sans but. Toutes les heures, la capsule crachait une petite bille en acier. C’était le seul moyen que les ingénieurs avaient trouvé pour détecter la présence du dôme. Les billes étaient suivies par un puissant laser afin de détecter le moment où elles seraient arrêtées. Après une longue journée d’attente, un témoin lumineux s’affola. Enfin ! Les premières billes avaient atteint les confins de l’Univers. Cette notion ébranla les croyances de tout l’équipage qui avait toujours imaginé l’infini comme acquis. Savoir que tout s’arrêtait là, à quelques kilomètres seulement, était comme une première mort. La capsule entama la dernière phase de décélération afin d’approcher la frontière aussi doucement qu’une plume qui tombe sur un lac. Les billes sortaient maintenant au rythme d’une toutes les minutes. On pouvait en voir un amas se former à quelques centaines de mètres, puis quelques dizaines de mètres, cinq, quatre, trois, deux, un… Il y eu une petite secousse. La capsule indiqua que le point de contact était atteint et transmis immédiatement l’information vers la Terre. Il était temps pour l’équipage de rencontrer son destin et de marcher sur… Sur quoi exactement ? Les premières analyses des senseurs confirmèrent l’absence de tout rayonnement, de toute réflexion d’ondes électromagnétiques. Juste quelque chose qui les empêchait d’aller plus loin. Guillaume et ses coéquipiers déplièrent l’échelle. Non pas qu’ils craignaient de tomber puisqu’ils étaient toujours en apesanteur, mais ils pourraient avancer vers la paroi grâce aux barreaux. Ce qu’ils firent. Et pour la première fois, l’Homme posa la main sur la frontière de son Univers. La représentation que Guillaume s’en faisait était assez semblable à la création d’Adam sur le plafond de la chapelle Sixtine. Le contact avec l’inconnu, quelque part divin. Puis il posa le pied, et grâce à un micro propulseur, put marcher sur cette surface sans flotter dans l’espace. Pour un peu il aurait pu y planter un drapeau, s’il en avait eu un.
L’excitation des premiers instants céda la place aux travaux scientifiques de reconnaissance. Aucun instrument ne parvint à entamer la surface, pas même la torche à plasma. Le spectromètre ne renvoya rien de probant. Même l’outil de palpation mécanique ne renvoya rien de plus qu’une surface plane, parfaitement lisse. La seule chose qui déconcerta l’expédition et, avec quelques minutes de décalage dues au temps d’émission des résultats, l’équipe à Terre, fut sa température. Elle approchait la vingtaine de degrés. Comme si le fond de l’espace était chauffé à la température idéale pour une petite sieste. Aucune explication logique à cela, et tous les principes physiques étaient à nouveau mis à mal. Tous retournèrent à bord de la capsule pour y réfléchir. À cet instant, une lumière aveuglante leur parvint de l’autre côté de la frontière. On ne parlait pas de la lumière d’un phare ou d’une torche électrique, mais plutôt de celle qu’auraient produite des milliers de soleils brûlant simultanément. Tout était baigné de blanc immaculé, Guillaume ne voyait même pas ses mains. À moins que ses nerfs optiques aient fondu sous la saturation d’information. Même les yeux fermés, le blanc était omniprésent. Puis il y eut une secousse comme jamais ils ne l’avaient connue. L’accélération les plaqua contre la paroi et les écrasa immédiatement sous leur propre poids, démultiplié par cette gravité titanesque. Il ne restait plus de l’expédition qu’une masse informe, comme une flaque, ou comme un résidu de moustique qui aurait rencontré un pare-brise sur l’autoroute. Fin de la transmission vers la Terre.
Il faisait beau ce matin-là. Le petit Dan avait bondi en bas de son lit et ouvert en grand les rideaux de sa chambre. Le soleil inonda instantanément la pièce de ses doux rayons. Il sautilla gaiement et se dirigea vers son étagère pour saisir le globe représentant le système solaire, son préféré. Il le secoua en tentant d’en faire bouger les planètes sans succès. Déçu, il le reposa au milieu de la dizaine d’autres qui constituaient sa collection. Autant d’univers enfermés dans des globes de verre. Qui sait, peut être que son propre univers était dans un globe aux dimensions cyclopéennes, dans la chambre d’un enfant, dans une dimension supérieure ?