Lettre au marchand de temps

Monsieur le Marchand, ou peut-être est-ce madame la marchande ? Je ne sais pas comment on vous appelle dans le milieu, ni si vraiment vous existez. Il est même fort possible que je n’adresse cette lettre à personne. Est-ce que la Poste dispose d’un bureau des chimères, comme un bureau du père Noël ouvert toute l’année ? Je l’imagine comme un endroit hébergeant une armée de rédacteurs qui endossent le rôle du temps, de la mort, du succès, voire de Cupidon. Ils répondent de leur plus belle plume aux sollicitations des expéditeurs en prétendant exaucer tous leurs souhaits. En tout état de cause, si cet endroit magique n’existe pas, il faut que j’en propose l’idée. Mais je ferai ça quand j’aurais le temps. Je le note de ce pas sur ma longue to do list.

Comme vous le lisez, madame, monsieur – je propose de conserver le monsieur par convention – je souffre d’un mal probablement assez commun : je manque de temps. Ne me dites pas que je procrastine, ce serait bien trop facile. J’ai beau planifier les choses dans leurs moindres détails, j’échoue systématiquement à les mettre en œuvre. C’est évidemment un manque de temps, rien d’autre. Pourtant je dispose a priori du même crédit temps que tout le monde, mais il file comme une anguille entre mes doigts. Les heures passent au rythme des minutes, mes journées me semblent ne durer que quelques heures, et les semaines défilent comme les voitures sur une autoroute. Je suis spectateur de ma vie, coincé dans une station service pendant que le flux des voyageurs s’écoule autour de moi.

Alors j’en viens à l’objet de ce courrier, peut-être un peu décousu je le conçois. Mais j’ai décidé de le rédiger à mesure que mes idées se formaient, pour que rien ne méchape cette fois. Vous voyez bien que je ne procrastine pas ! Donc, ce que je souhaite vous proposer, c’est un marché. Comme vous êtes marchand, je pense que c’est dans vos habitudes. J’imagine aussi que vous n’acceptez pas de paiement en espèces, ni virement bancaire, ni cryptomonnaie discrète ? C’est un peu compliqué de jouer avec des règles qu’on ne connait pas. De mon côté c’est très clair. Je souhaiterais disposer de plus de temps. Rien de trop excentrique pour commencer, peut être quelque chose comme deux heures de plus par jour ? Deux heures qui me permettraient de mener à bien mes projets ou qui m’offriraient plus de repos lorsque la fatigue devient trop intense. Deux heures de totale liberté, en dehors du temps. J’ai bien conscience que cela est une demande particulière, mais après tout vous vendez du temps, et c’est ce que je suis disposé à acheter. Comme je n’ai pas beaucoup de richesse à vous offrir, et que je ne sais trop ce qui vous ferait plaisir, je vous propose une promesse. Elle peut paraitre simple, mais représente un vrai coût pour moi. Dans une vie bien remplie, je vous promets de prendre le temps. Pour moi, pour les autres. Pour observer le monde et en profiter. Pour faire un pas de côté, vivre pleinement.

En espérant que vous recevrez ce courrier et le prendrez en considération, je vous prie d’agréer, Monsieur le Marchand de temps, l’expression de mes salutations respectueuses.