Il faisait encore nuit quand Petra ouvrit les yeux. L’excitation sans doute. Elle tournait et retournait dans le lit depuis bientôt un quart d’heure. Max grogna, elle comprit qu’il était temps de se lever pour le laisser profiter des dernières minutes de sommeil. À pas de loup elle descendit du lit par l’échelle d’acier qui desservait les différentes alcôves de la ruche. Tout était encore calme à cette heure. Les lumières rouges qui scintillaient dans la nuit balisaient le long couloir jusqu’à la salle commune. Au passage elle bifurqua vers les douches soniques histoire de décoller la crasse qui s’était accumulée lors de sa sortie la veille. Elle n’avait pas eu le courage de s’en débarrasser plus tôt, bien trop harassée par les heures passées en combinaison. D’autant plus qu’il y avait foule lorsqu’elle avait terminé sa journée de travail, et que la perspective d’attendre son tour avait achevé de la démotiver. Elle pouvait maintenant profiter de ce temps calme, probablement le seul de la journée. Bien qu’elle ne puisse pas percevoir les ultrasons, elle en avait la sensation physique, probablement suggérée. Elle sentait les micro-secousses agiter sa peau, ses vêtements, et surtout décoller en douceur les saletés qui maculaient son corps, mélange de poussière et de sueur séchée. Les particules tombaient en fins grains brillants qui étaient à leur tour balayés par un courant d’air pulsé rasant le sol. Ils finissaient leur course dans le collecteur mural qui devait ensuite malaxer les résidus avec diverses substances recyclées pour former une pâte informe qui servait de substrat aux plantes. Petra connaissait bien les étapes suivantes : elle était botaniste. Curieuse occupation quand les seules plantes connues étaient désormais dépendantes de la main de l’Homme et de ce fameux substrat pour vivre. Elle enfila sa tunique ajustée et regagna le couloir.
Dans la salle commune, les bols attendaient dans un coin, près de la marmite de porridge. Une des responsabilités de Petra était justement de s’assurer que les végétaux se développaient suffisamment vite et bien pour fournir suffisamment de fibres pour nourrir la communauté. Évidemment cela n’avait rien de réjouissant quand on aimait les plantes de se contenter de surveiller des céréales génétiquement modifiées. Le hangar était en permanence sous un éclairage artificiel qui contribuait au cocktail idéal pour la croissance végétale : un vrai centre d’élevage intensif, sur plusieurs dizaines de niveaux, chacun avec sa fonction. On ne pouvait pas se permettre le luxe de perdre de l’espace dans un complexe où chaque pièce était creusée dans la roche, à des dizaines de mètres sous la surface. Il n’y avait pas non plus de place à l’improvisation. Chaque plante avait son utilité, était micro dosée pour fournir un porridge idéal au développement humain. Pas de recette facétieuse ni d’extravagance culinaire. Seulement du porridge. Pas de fruits gorgés de sucre et de vie. Seulement une bouillie nutritive. Pas de couleurs et encore moins de saveurs. Seulement de la purée grumeleuse fadasse. Presque à contre cœur, elle prit un bol et se servit une bonne louche de la pâte blanchâtre. Le pire dans tout cela c’est qu’elle devait faire confiance à ceux qui la préparaient. Personne ou presque ne connaissait la recette. Elle y plongea la cuillère et la ressortit avec un bruit de succion visqueuse. Elle avala son petit déjeuner en imaginant croquer à pleines dents dans des fruits, qu’elle ne connaissait pas, mais qui étaient forcément bien meilleurs. Elle déposa son bol vide dans le bac de lavage lorsque les premiers travailleurs de l’équipe du matin commençaient à affluer dans la salle commune. N’étant pas dans un état d’esprit favorable à une discussion sans plus de saveur que son repas, elle s’éclipsa par le couloir menant aux vestiaires.
Dans le casier des botanistes, elle se saisit de la combinaison adaptée à l’atmosphère chargée de dioxyde de carbone qui régnait dans le hangar des plantations. Elle l’enfila en tentant de cacher son excitation. Elle vérifia la batterie de la micro-centrale de régénération d’air. Tout était paré. Petra prit alors le long couloir qui menait au hangar. La colonie était organisée de telle manière que les quartiers de vie étaient assez nettement séparés des différents quartiers de travail. Un minimum d’une centaine de mètres de couloirs séparaient les différentes zones : les cultures, les ateliers de confection, les hangars de maintenance mécanique, les centrales de production d’énergie géothermique, et tant d’autres. En cas d’incendie, d’inondation ou de fuite de gaz, il était assez simple d’isoler un quartier pour sauvegarder la colonie en fermant les quelques sas qui jalonnaient les couloirs. Mais il existait un autre intérêt à ces couloirs, que peu connaissaient.
À l’époque de la colonisation, lorsque la Terre était devenue trop inhospitalière, les humains avaient mis sur pied un plan pour survivre sous la surface. L’idée était de se terrer comme des rats pendant quelques générations, en attendant que la Nature reprenne son cycle immuable et reconstitue un écosystème dans lequel, avec un peu de chance, humains, végétaux et animaux pourraient à nouveau cohabiter. Les premiers puits furent creusés à la verticale de couches granitiques, sur tous les continents. Arrivés à quelques dizaines de mètres sous la surface, des galeries horizontales furent alors aménagées avant de desservir de vastes salles. Ce sont ces mêmes galeries qui servaient aujourd’hui de couloirs entre les quartiers de travail et d’habitation. Et ce que certains avaient oublié, mais que Petra avait découvert au hasard d’un micro éboulement alors qu’elle rentrait d’une journée de travail, c’est que les trappes d’accès aux puits étaient toujours là. Elles avaient été partiellement condamnées, ou plutôt obstruées, en attendant des jours meilleurs. Petra n’avait eu qu’à gratter autour des quelques débris qui étaient tombés devant elle pour découvrir la porte du sas. En l’ouvrant, une longue échelle d’acier, comme celle qui desservait les dortoirs, remontait en serpentant jusqu’à une seconde écoutille, puis la surface. À l’époque elle n’avait trop su que faire de ce secret, même si elle l’avait bien traité comme tel et s’était gardée d’en parler, même pas à Max. Et puis, plusieurs semaines plus tard, elle s’était décidée à aller voir.
Braver le danger lui avait procuré un sentiment de vie bien plus fort que tout ce qu’elle avait connu jusque-là. Les consignes étaient pourtant claires : pas d’intrusion en surface avant au moins une centaine d’années supplémentaires. Régulièrement, à partir de ce jour, elle tentait des incursions en terre hostile, s’aventurant toujours un peu plus loin. Elle avait découvert des ruines de villes depuis longtemps oubliées, envahies par une végétation luxuriante. Des bâtiments qu’elle avait explorés, elle ramenait toujours quelques petits souvenirs. Ne pouvant les emporter avec elle sous terre, Petra avait créé sa maisonnette, son chez elle, fait de bric et de broc. Une table, des chaises, des pots, des objets dont elle ignorait même l’usage mais qui resplendissaient. Elle avait également collecté des plantes, en tentant de les classer suivant une taxonomie qu’elle avait dû créer. Quelques fruits, quelques graines, qu’elle tentait de faire pousser dans un jardinet, tout cela vêtue de sa lourde combinaison de travail. Et elle avait fini par créer un micro verger qui était son coin de paradis, la seule chose qui lui faisait supporter les bols de porridge tout en les lui rendant encore plus insipides.
A mesure qu’elle avançait dans le couloir, son pas se faisant de plus en plus pressé. Elle trottinait maintenant, portée par l’excitation qui grandissait en elle depuis le lever. Elle arriva à hauteur de la trappe, celle qui était à la fois le plus court accès vers son jardin secret, mais également qui permettait le plus de discrétion en raison de sa position idéale dans un virage. On ne pouvait pas la voir sans être à moins de dix mètres d’elle, malgré la centaine de mètres de couloir de part et d’autre. Personne ne rôdait encore par ici à cette heure décidément bien matinale. Elle en profita pour se hisser à travers la trappe et la referma derrière elle. Les premières fois, elle avait vécu un grand malaise à l’idée de cheminer sur des dizaines de mètres le long d’une échelle, dans le noir le plus complet. Mais aujourd’hui elle connaissait par cœur chaque barreau, ceux qui étaient glissants ou un peu déformés, ceux qui étaient fiables où elle pouvait faire une pause. Et dans le noir total, elle débuta son ascension.
Elle déboucha alors que le soleil était déjà levé depuis au moins deux heures. Il était seul, sans compagnie de quelconques nuages. La journée était belle, et si elle n’était pas persuadée de suffoquer dans la minute, Petra aurait enlevé sa combinaison et son respirateur pour prendre une bouffée de l’air doucereux dont elle était la seule à pourvoir profiter. Elle courait maintenant, riant sous son casque, comme une démente. Si elle était excitée aujourd’hui, c’est qu’elles étaient là. Elle les vit lorsqu’elle franchit la petite colline. Avec les premiers jours de juin, des petites boules rouges perlaient sur l’arbre qui trônait au milieu de son jardin. Il était de retour après des dizaines ou peut être des centaines d’années d’absence : le temps des cerises.