Mais cette fois, il n’était pas question que l’expérience échoue. La machine vrombissait délicatement sous les mains expertes de l’opérateur. Comme un gros chat que son maitre connaissait si bien après des années de caresses répétées. Le faisceau de lumière était concentré par un jeu de lentilles, de prismes et d’ouvertures.
Sans savoir pourquoi, l’homme décida de tenter une nouvelle approche. Après tout, les précédentes, peut-être bien trop académiques et convenues, avaient échoué lamentablement. Le pinceau de lumière était toujours resté cohérent, les particules ne s’étaient pas détachées de la matière comme il l’espérait. Il prit alors le parti de laisser ses doigts libres de leur propre jugement, ferma les yeux, et s’abandonna à un réglage que seul son subconscient pouvait contrôler.
Tels des dieux tombés du ciel, un nouveau jeu de lentilles apparut. Elles étaient restées en sommeil pendant des années, couvertes d’une fine pellicule de poussière. La précédente administration avait probablement décidé qu’elles n’étaient plus suffisamment utiles. Mais elles étaient toujours là, au cœur de la machine, attendant qu’un opérateur les remette au travail.
« Je suis fier de vous, mes petits » dit l’homme à mi-voix. Il regardait ses doigts comme s’ils ne lui appartenaient plus, qu’ils avaient leur propre conscience. À travers ces mots, c’était bien lui-même qu’il félicitait. Mais il était dans un état second, créatif comme il ne l’avait jamais été, comme on ne le lui avait jamais appris. C’était peut-être cette créativité qui manquait à ses prédécesseurs, et qui ferait cette fois de l’espoir un succès.
Malgré tout, il tremblotait légèrement. La peur commençait à lui tenailler les entrailles. S’il en était arrivé à cet état de transe, c’était pour un enjeu capital. L’administration lui avait adressé un ultimatum, il ne pouvait plus échouer, il en allait d’abord de sa réputation, mais également de la survie de la machine et de la théorie qu’il comptait démontrer.
Refermant la porte du boitier de contrôle, son cœur s’était légèrement emballé. Une moiteur avait pris le contrôle de ses mains qu’il dirigea lentement vers le contacteur principal. Pointant son index sur l’interrupteur rouge, il se surprit à retenir son souffle. Lorsqu’il mit en marche la machine, les sirènes hurlèrent un avertissement et la pièce fut plongée dans le noir. L’instant était décisif.
À vrai dire, ce moment n’était rien de moins que l’aboutissement de dizaines d’années de recherches, de frustrations, de doutes, mais aussi et surtout d’espoir. L’espoir qu’un jour la théorie corpusculaire de la lumière donne lieu à une nouvelle frontière que l’Homme pourrait enfin franchir.
Trop heureux de devenir l’explorateur d’un nouveau continent, il avait oublié qu’il faudrait commencer par en démontrer l’existence. Mais il le savait intimement : un autre monde se cachait là, sous nos yeux. Un monde certes microscopique, mais bien réel. Alors il actionna le faisceau de lumière qui jaillit de la source pour s’écouler dans le complexe réseau optique de la machine.
Au bout de ce chemin, attendait un cristal de roche prêt à fractionner la lumière, à en détacher les particules une à une pour les jeter dans un nouveau réseau agrandissant démesurément son contenu. Et c’est précisément ce qu’il fit. Après cet instant infini, l’homme se précipita vers l’écran de contrôle avec un espoir fou.
Il y avait ici une tache. Une tache qui paraissait si insignifiante qu’elle n’aurait pas retenu l’attention en une autre occasion. Mais lui savait. Il savait que cette microscopique bizarrerie était ce qu’attendait le monde pour briser la frontière du visible et de l’invisible. Car cette tache n’était portée par aucune lumière, elle était le noir absolu, la lisière de la lumière.