Mesures et démesure

A quel point la musique influence-t-elle votre vie ? Que ressentez vous lorsque vous écoutez un morceau ? Quelles émotions vous viennent ? Est-ce que vous êtes du genre à chanter sous la douche ou en faisant la vaisselle, sans même y penser ? Ou plutôt préférez vous conscientiser cette relation particulière, en ritualisant le moment. D’abord choisir l’instant, puis le morceau parfaitement adapté, forcément à votre humeur ou à celle que vous souhaiteriez ressentir. Quel media ? Un vulgaire téléphone qui charge péniblement une vidéo hachée sauvagement par des publicités pour du dentifrice ? Ou plutôt une chaîne hifi d’audiophile, pleine de cables plaqués or et de lampes ésotériques ? Que vous soyez amateurs de musique spontanée, sans fioritures, ou plutôt dégustation de l’instant parfaitement préparé, laissez moi vous raconter ce que moi j’ai ressenti ce jeudi.

J’ai la chance d’aimer beaucoup de styles de musiques, de ne pas me limiter à un dogme forcément limitant, mais plutôt de vouloir comprendre, explorer, interpréter. Chaque morceau est un voyage, dans la sphère très privée d’une petite équipe de compositeurs, arrangeurs, interprètes, musiciens. Toute une famille qui s’est donnée la peine de se réunir dans un même but : celui de satisfaire un public, son public, qui parfois se cherche, ou que l’on cherche. J’ai la conviction d’apprécier chaque morceau qui a été construit, produit, enregistré, et diffusé avec un amour sincère. Exit les super productions commerciales pour lesquelles on peut remplacer au pied levé un “artiste” par un autre, deviner à l’avance que le refrain arrive dans les trente premières secondes et la durée totale est parfaitement calibrée pour une diffusion radio. Attention, je ne dis pas que j’ai le snobisme de systématiquement rejeter toutes ces productions, mais que la chance que je les aime sincèrement est plus faible que ce qui va germer d’une démarche artistique sincère. C’est pourquoi j’apprécie particulièrement les concerts, fussent ils d’illustres inconnus. Je ne demande qu’à être cueilli au détour littéral d’une rue ou d’une fête de quartier par un groupe improbable qui donne tout ce qu’il peut et bien plus encore pour transmettre.

Ce jeudi donc j’assiste à un concert. Ou plutôt à plusieurs concerts puisque je profite d’un festival. Les émotions qui sont véhiculées aujourd’hui sont très riches. On ne vient pas seulement pour écouter le dernier groupe à la mode, se montrer, ou profiter de l’ambiance. Certains lieux sont plus propices aux découvertes, et si certaines scènes de festivals se targuent de faire venir les plus légendaires, il en est d’autres qui laissent place à la nouveauté.

La foule est encore assez clairsemée quand je m’approche de la scène. Quelques centaines de personnes seulement alors qu’il pourrait y en avoir plusieurs milliers, mais je ne le remarque pas immédiatement, trop heureux de pouvoir me rapprocher au plus près. A mesure que j’avance, l’audience se fait plus compacte, mais je continue, un pas après l’autre. La musique commence à envahir l’atmosphère, mais le groupe n’est pas encore visible. Enfin, les projecteurs déversent leur lumière crue et laissant apparaitre ceux qui vont devenir notre univers pour un temps. Enveloppée d’un halo savamment diffusé par sa très ample et soyeuse chevelure, une fragile femme vêtue de noir s’approche du micro. Les instruments rugissent bien plus fort que la voix éthérée n’aurait pu le laisser penser. L’enveloppement est aussi immédiat que définitif. Le groupe compact de l’auditoire est immédiatement happé, comme un insecte captivé ou capturé par un rayon de lumière. Je ne suis plus bien sûr de ce que j’ai vécu sur cet instant, ma mémoire me fait peut-être défaut, mais il me semble que cela marque le début d’une transe collective. Sur scène, cette frêle chanteuse habitée par une force indicible nous envoûte. Son royaume est le nôtre, nous devenons ses sujets, tenus de résonner à l’unisson de son chant. Les guitares sont saturées, la basse syncope un rythme envoûtant soutenu par une batterie binaire. Je me laisse capter par ce regard soutenu qui devient notre unique volonté. Les émotions me transpercent. La joie d’abord, l’euphorie, puis quelque chose de plus sombre et profond. Les glyphes que j’avais pris pour un simple décor semblent s’animer à mesure des mesures. Démesure : c’est exactement ça. Tout tourne sans fin dans une lente spirale. Je suis hypnotisé, ma conscience est ailleurs. C’est certain, ce n’est pas une chanteuse mais une enchanteuse. Elle commence par une voix cristalline puis nous saisit avec des hurlements déments. Je suis un lapin dans les phares d’une voiture. Et je suis submergé. Les larmes me montent aux yeux, alors que je suis à un concert de metal. Partout autour, sur les autres scènes, tout n’est qu’énergie débordante et chahut. Et moi, pendant que les frissons secouent mes bras, je suis prêt à pleurer. Puis tout s’arrête, c’est la fin du concert. Les musiciens ne sont finalement que des êtres de chair et de sang, ruisselants de transpiration, pas de quelconques farfadets mystiques.

Le retour à la réalité est difficile. J’ai l’impression de ne pas être le seul à avoir vécu une expérience particulière. Autour de moi, des visages hébétés se cherchent du regard. Je sors de la scène couverte pour retrouver le flot des festivaliers et les échos des autres concerts. Je me retourne mais ils ne sont plus là, l’instant est passé. Un pas après l’autre, je reprends conscience de la pelouse piétinée. Les odeurs gagnent à nouveau mon cerveau et la caresse de l’air chaud de l’été glisse sur mes bras. Mon téléphone vibre : le prochain concert est annoncé, il faut que je traverse la foule pour m’y rendre, alors je me mets en route.